Thyde Monnier ! Voilà encore quelqu'un que Serge a bien connu et que nous n'avons pas encore bien souvent évoqué ici.

L'écrivain et le peintre se sont rencontrés dans l'amitié de Jean Giono après qu'il eut publié Le chant du monde, c'est-à-dire après 1935. Ce qui me fait écrire cela ? C'est le témoignage de Pierre Magnan dans Mes rencontres avec l'œuvre, son beau texte de présentation de la peinture de Serge publié, en 1992, en tête de l'album Serge Fiorio des éditions Le Poivre d'Âne. Ce texte se trouve aujourd'hui facilement disponible en poche, inséré dans le recueil intitulé Ma Provence d'heureuses rencontres.

Je le cite tout de suite longuement : « J'avais dix-sept ans. Giono venait de me présenter à Thyde Monnier. C'était le premier jour que j'allais chez elle. Il y avait là son amie Rosette Max et son secrétaire Frank Pinner, un juif allemand que Giono lui avait recommandé et qu'elle hébergeait parce qu'il n'avait aucun papier ni moyen d'existence, ayant dû fuir sa patrie en catastrophe. Je ne vis ni l'un ni l'autre. J'étais encore d'une grossièreté pataude. Sans dire bonjour à personne je me précipitai, je me jetai devrais-je dire, vers le mur de la pièce, au-dessus du bureau de l'écrivain où était épinglée en vedette une photo insolite.

C'était la reproduction d'un tableau comme je n'en avais jamais vu. Un sujet central y était peint dont on ne voyait que la robe somptueuse dans sa simplicité, tant le visage lisse que celle-ci éclairait importait peu dans le fond. Autour de cette physionomie énigmatique parce que sans expression, une demi-douzaine de personnages en demi-cercle figuraient le chœur d'une tragédie muette.

Ils étaient repoussés au loin mais bien distincts, bien dessinés et tous pourvus d'une tête, eux, d'une tête de caractère.

Thyde me dit que la robe de la jeune femme était bleue et que ce bleu inouï lui avait donné envie d'écrire une pièce de théâtre dont l'ébauche était éparpillée sur la table et qu'elle l'appellerai Joïa.

Cette femme en robe bleue, me dit-elle encore, c'était Clara, l'aveugle du Chant du monde, représentée sur le point d'accoucher parmi la forêt et les bêtes. Derrière elle se tenaient les arbres du monde et les êtres du monde et il ne fallait pas prêter longtemps attention, surtout lorsque l'on a dix-sept ans, pour les entendre chanter. Au demeurant, ces six personnages bien séparés les uns des autres et candidement posés dans leur utilité héraldique me captivaient beaucoup plus que les affres de cette jolie femme affaissée sur elle-même et que j'imaginais peut-être déjà assise sur l'enfant qu'elle venait de faire.

Il y en avait un notamment, très jeune et très svelte qui avait un front de bélier-maître. On m'expliqua que c'était lui le peintre et qu'il s'était représenté tel quel.

Cette tête candide quoique exprimant l'obstination dans sa sérénité, elle m'a très longtemps hanté car très longtemps, je n'ai connu que les reproductions, quelquefois les originaux, des compositions de Serge Fiorio, avant de le rencontrer lui-même. Longtemps je ne pus l'imaginer que sous les espèces de ce personnage pointu, taillé comme un danseur ou comme un funambule. Y avait-il ou n'y avait-il pas un pigeon blanc ou une colombe perché sur son épaule ? Je ne puis en jurer et l'auteur non plus sans doute car cette toile, je ne l'ai jamais revue. Elle est mystérieusement quelque part. Elle dort au secret en quelque retraite improbable. Serge lui-même n'en parle que congrûment. »

Illustration Chant du mondeVoici une photo de cette œuvre mystérieuse, peinte sur bois. C'est, à ma connaissance, la plus grande - environ 2 mètres sur 2 mètres - que Serge ait peinte. Son état actuel justifie amplement une restauration. Je consacrerai bientôt un billet spécialement en son honneur. Comme La Mort du Camarade, il s'agit là d'une œuvre majeure. Elle n'est ni datée ni signée.

C'est le Portrait de Giono, peint, lui, en 1934, et découvert par Thyde Monnier dans le bureau de l'écrivain qui l'alerta - comme il alerta de nombreuses autres personnes sensibles, dont Eugène Martel, par exemple - sur le talent peu commun de cet encore jeune peintre qu'était alors Serge qu'elle ne connaissait pas. En foi de quoi, partie là-dessus en vacances à Samoens, en Haute-Savoie, elle eut à cœur de se rendre à Taninges - à peine distante de 13 kilomètres - pour y rencontrer en chair et en os, l'auteur du fameux portrait et faire ainsi plus ample connaissance. Ce qui fut fait, se réalisa. Visite dont Thyde Monnier rapporta sans doute la photo en noir et blanc décrite par Pierre Magnan. Et cette photo, par elle-même, à elle seule, est aussi capable d'aider à préciser quelque peu la date de cette rencontre : effectivement, Serge a été photographe sur trois années seulement, de 1936 à 1939. De plus, c'est lui-même qui photographiait ses œuvres. Il dut donc offrir un tirage de la photographie de cette scène d'illustration du Chant du monde à cette nouvelle amie dont, de son côté, le premier roman, La rue courte, parut chez Grasset, en 1937, grâce à Giono qu'elle venait tout juste de rencontrer, étant venue habiter Manosque. C'est donc avec certitude, à une année près cependant, sur le seuil même de la deuxième guerre mondiale que Serge et Thyde firent amitié. Par la suite, me confia Serge, Thyde lui avait fait bien des fois de tendres et insistantes avances auxquelles, trop insensible à ses charmes, il ne répondit pas, faisant la sourde oreille et donc souffrir par là même en son cœur cette amoureuse. À la suite de quoi, en 1939, Pierre Magnan devint son amant ainsi que son factotum.

PS : L'écriture de ce billet m'a été suggérée par la lecture à la date du 12 XII 2012, dans l'excellent blog - par ailleurs militant pacifiste - de mon récent ami Bernard Baissat, d'un poème de Thyde Monnier dédié à Serge et reproduit en février 1967 dans la revue italienne La Sonda, (d'où l'inédite). Poème qui, de toute évidence, est un fidèle et puissant autoportrait : forte personnalité, Thyde Monnier était femme à très bien se connaître.

Voici maintenant, pour finir, l'adresse du blog de Bernard et le texte du poème de Thyde.

Bonnesbobines  http://bbernard.canalblog.com/

Poème Thyde

C'est tout pour aujourd'hui, une entrée en matière car pour la suite, à propos de Thyde, je vais me mettre en quête de photos et de lettres archivées dans les papiers de Serge car - comme pour tant d'autres sujets traités ici - nous toujours sommes loin, bien entendu, d'en venir à bout, si je puis écrire. Serge avait heureusement conservé quantité de lettres de son amie écrivain et jusqu'au tapuscrit de la pièce de théâtre intitulée Joïa que Thyde avait donc bel et bien finalement terminée. Je crois qu'à ce jour elle est encore et toujours inédite.

La suite donc, au prochain épisode !

Trois liens :

 L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-d'œuvre ! par Gérard Allibert.

 L'accouchement de Clara, l'aveugle du Chant du monde.

Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie ! par Gérard Allibert.

 

Et puis :

Le poète Jean-Luc Pouliquen dont je vous recommande vivement le blog L'oiseau de feu du Garlaban nous fait savoir une nouvelle publication :

Le texte : 

Les poèmes et chansons présentés dans ce recueil rassemblent trois séquences d'écriture différentes.

La première concerne Paris, plus particulièrement la rive droite de la Seine. Elle est un prolongement de mon livre À la Goutte d'Or – Paris XVIIIe.

La deuxième séquence commence par une chanson sur le Pont Neuf. C'est une manière de faire le lien avec la précédente. Mais le franchissement de la Seine m'a conduit bien plus loin que la rive gauche. Il m'a conduit jusqu'au Brésil, plus précisément à Rio de Janeiro. C'est là que j'ai rencontré le compositeur Gaspar Paz et que nous est venue l'idée de faire ensemble des chansons. Dans ce pays qui exacerbe les sentiments et la sensualité, le thème de l'amour s'est imposé à nous.

Après avoir célébré la ville, l'amour, la femme, la nature est venue de nouveau me solliciter comme elle l'avait fait pour mes premiers poèmes. Elle est l'objet de la troisième et dernière séquence.

Parti de la célébration de la ville j'en suis donc revenu au chant premier, à la source que le poète ne doit jamais oublier. Celle qui lui permet de retremper et de laver sans cesse ses mots dans le grand bain originel.

Célébrations

 Illustration de couverture de Martine Lemoine

(www.martinelemoine.com)

Les caractéristiques du livre :

 CÉLÉBRATIONS

Broché : 64 pages

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Langue : Français

ISBN-10 : 1518793126

ISBN-13 : 978-1518793127

Dimensions : 12,7 x 0,4 x 20,3 cm

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Prix : 4,21 €

Diffusion : Amazon