Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie !

   Lorsque, ce 3 décembre 2015, on se connectait à la page nouvelle de ce blog, on s'y retrouvait au pied levé (et pas uniquement à cause de l'heure matinale !) en présence d'un tableau véritablement extra-ordinaire de Serge face auquel je demeurais, pour ce qui me concerne, immédiatement estomaqué.

arbres qui chantent

 Sur ce coup-là, j'encaissais en effet, et sans, André, la moindre mise en garde de ta part, un uppercut digne de l'illustre Mohamed Ali ! À peine le temps de revenir - plus ou moins - à moi, je t'adressais au plus vite un petit courriel afin de t'enguirlander (à juste titre) sur cette façon pour le moins désinvolte avec laquelle tu avais traité ce jour-là (malheureux cobayes que nous sommes) tes fidèles lecteurs. Petit mot que tu choisissais toutefois de publier dès le lendemain ... après que j'y eus rajouté un titre, un double même.

L'un des deux prévenait néanmoins : " Attention chef-d'œuvre ! "

Splendeur parmi les splendeurs ! disais-je,  Merveille des merveilles !!! ajoutais-je quelques lignes plus loin. Puis, dans un commentaire de bas de page rédigé au cours de la nuit suivante probablement, je ne pus m'empêcher de renchérir : Je n'en démords pas, ce tableau est d'une époustouflante grandeur, d'un époustouflant équilibre, d'une époustouflante paix, d'un époustouflant mystère (...)

[ J'ai l'air de me citer bien immodestement ? Hé bien non ! C'est uniquement l'enthousiasme dont j'étais l'objet que je reproduis ici, lequel enthousiasme - maladresse des mots mis à part - n'appartient pas plus que la colère des (mêmes) Dieux (qui en sont les seuls maîtres) aux pauvres mortels uniquement chargés de s'en faire les messagers terrestres. Pas de quoi subséquemment plastronner en aucune façon !

En tout cas, ce n'est pas que je sois particulièrement bavard (...) mais il fallait que ça sorte. Sinon, vous imaginez aisément l'hématome post-traumatique qui aurait pu résulter de ce choc ? Cela ne m'aurait pas arrangé ! (Ai-je déjà dit que je suis bossu ?) ]

Mais, trêve de confidence, ce tableau, ce présent grandiose (il mesure donc 1m80 par 1m70) - précautions prises grâce à ce petit préalable -  le voici de retour !

Illustration du Chant du monde

Ainsi, ce fameux 3 décembre, au sujet de cette toile qui chante, tu citais Pierre Magnan racontant l'instant où il en avait découvert une - pourtant - simple photographie:

Sans dire bonjour à personne je me précipitai, je me jetai devrais-je dire, vers le mur de la pièce, au-dessus du bureau de l'écrivain où était épinglée en vedette une photo insolite.

C'était la reproduction d'un tableau comme je n'en avais jamais vu. Un sujet central y était peint dont on ne voyait que la robe somptueuse dans sa simplicité, tant le visage lisse que celle-ci éclairait importait peu dans le fond. Autour de cette physionomie énigmatique parce que sans expression, une demi-douzaine de personnages en demi-cercle figuraient le chœur d'une tragédie muette.

Cette femme en robe bleue, me dit-elle encore (ce elle là est Thyde Monnier), c'était Clara, l'aveugle du Chant du monde, représentée sur le point d'accoucher parmi la forêt et les bêtes. Derrière elle se tenaient les arbres du monde et les êtres du monde et il ne fallait pas prêter longtemps attention, surtout lorsque l'on a dix-sept ans, pour les entendre chanter  (...)

Dieux pour Dieux (et ils sont cohortes), enthousiasme pour enthousiasme, tu te voyais, André, à ton tour  dans la nécessité de remettre un autre grand couvert deux ans plus tard, le 27 mars 2017.

À propos de l'emprunt fait à Giono, tu imaginais alors la propre allégresse du peintre au moment de prendre les pinceaux et de lâcher la bride au galop des chevaux mongols. Ou à celui de Pégase, si vous préférez.

La scène de l'accouchement en pleine nature inventée, décrite et racontée par Giono ne sert pas ici uniquement de beau prétexte, idéal pourtant à peindre un tel Fiorio d'envergure - je vois d'ici, clairement, le Serge de l'époque se frotter vigoureusement les mains de contentement tout en se mettant à l'ouvrage -, elle a sans doute plus précisément, pour sa sensibilité de peintre, les qualités à la fois décisives et expansives d'un puissant détonateur (...)

Colombe prisonnière

Ô ambroisie ! Par bonheur les divinités qui gouvernent nos émotions ne sont, ni ne seront, jamais rassasiées. Leur coupe n'est jamais pleine. Ou plutôt, sitôt la voilà remplie, sitôt la fête recommence. Sitôt voilà le récipient qui verse et s'épanche. Éternelle jeunesse. Ni Éros, ni Aphrodite, pas plus que Dionysos-Jeune ou Morphée n'ont à se préoccuper du calendrier.

 *  *  *

De fait, la dernière invitée (un peu de patience, la voici qui s'annonce), jouet d'un égal enthousiasme débordant, provoqué par cette même scène donnée à voir, se trouve être - chronologiquement  du moins - une des premières intervenantes de cette belle histoire à épisodes. 

Certes un peu après que le peintre lui-même se soit frotté les mains avec félicité, mais bien avant que Pierre Magnan ne se précipite, lui, positivement subjugué, vers le mur au-dessus du bureau de Thyde.

Car cette fois - et je viens tout juste (pour ma part) d'en trouver la trace - c'est, dans une très belle lettre, directement Thyde Monnier qui s'exprime !

 Mon Cher Raymond ..

 (L'envoi est daté d'août 1937 et adressé à son ami, et peintre, Raymond Fraggi)

Lettre Thyde Clara 1

 

Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie. J'aurais voulu que vous soyez là pour savoir si je suis seule à trouver cela aussi beau. C'est un photographe de Taninges, Serge Fiorio, cousin de Giono, qui fait ça quand il a du temps, "en chantant", en mangeant ou n'importe. C'est du primitif de couleur et de matière absolument magnifique à mon goût. Une "nativité" de huit mètres carrés (*) Femme au centre, toute d'un bleu de bannière, sans une ombre. Homme qui pose la main sur elle : blanc en chemise Lacoste avec une sorte de chapeau melon sur des cheveux bouclés, des yeux d'Andalou, une bouche de fille à fines moustaches, grosse femme en vieux rouge, assise au sol, levant le nouveau-né à tête énorme sur un corps grêle. D'autres gens, tous beaux. Un daim plein de grâce, une colombe, au fond une musique d'arbres - troncs morts sans feuille s'entrecroisant sur un ciel bleu de lumière de levant ...

(*) Un peu moins de quatre en fait ... l'enthousiasme, vous dis-je !  

Lettre Thyde Clara 2

 

Non Thyde, vous n'êtes pas la seule, ni même tout à fait la première sans doute, mais - cadeau d'essence divine - ces émotions-là sont cependant toujours uniques lorsque, par inattendu, elles nous transpercent d'une flèche au cœur.

Ou à l'âme (à supposer qu'elle n'ait pas alors son siège à l'identique emplacement de l'organe précédent !) 

Voire, pour les plus rustauds d'entre-nous, à l'aide donc d'un solide direct à l'estomac.

Mais, à l'arrivée, pour Serge lui-même, pour Thyde comme pour son jeune ami Pierre, pour toi André, pour bien d'autres dont je suis obscurément, pour nous tous soudain confrontés à cette grande toile, de quoi perdre (la commune) connaissance.

De quoi chavirer, en effet.
Marins ou pas.
Mêmement !

 Ismaël
de Valparaiso
par  33°02'21" de latitude Sud
et  71°37'38" de longitude Ouest

 

Visage et main sur l'épaule

Addenda :

Un peintre qui peint "en chantant" (les guillemets révélant que ce sont là des mots issus de la bouche même de Serge) écrit Thyde qui évoque à la suite la musique des arbres.

" ... Il ne fallait pas prêter longtemps attention, surtout lorsque l'on a dix-sept ans, pour les entendre chanter " reprendra, comme on vient de le voir, Pierre Magnan plus de cinquante ans plus tard à propos de cette même naissance en plein chœur du Chant du monde; sa mémoire sans faille ayant de toute évidence précieusement sauvegardé cette émotion partagée.

Et irrésistiblement communicative.
Par delà la ribambelle des saisons.
Un tableau comme une chorale.
Il suffit tout juste de tendre l'oreille, un peu ...
Et, surtout, d'ouvrir grand les yeux !

Le cerf sur la main tendue

LIENS :    ... vers quelques publications anciennes auxquelles il est fait référence dans ce texte.

Thyde Monnier 1  (3 décembre 2015)

L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-d'œuvre !  (4 décembre 2015)

L'accouchement de Clara, l'aveugle du Chant du monde. (27 mars 2017)

 

*  *  *

Une citation  possiblement (?) en rapport avec ce qui précède ...  mais en tout cas pas dissimulée celle-ci !   :-)

Ce sont les grecs qui nous ont légué le plus beau mot de notre langue :
le mot " enthousiasme " - du grec  "
en theo ", un Dieu intérieur.

Louis Pasteur.

***

Je ne saurais enfin mettre un point final à ces quelques lignes sans remercier grandement Madame Colette Comba, l'animatrice du site consacré à Thyde Monnier, pour son amicale autorisation de reproduire la lettre - due à la générosité de Madame Roullee-Fraggi, fille de Raymond Fraggi - dont la découverte est directement à l'origine de ce petit billet ... et qui lui donne son titre !

Ici, l'adresse de la page d'ouverture de ce site :
http://thyde.monnier.pagesperso-orange.fr/  

Là, celle où figure la lettre de Thyde :
http://thyde.monnier.pagesperso-orange.fr/Lettre3TM.htm

 

Colombe

 

Et une pyramide de liens pour les plus curieux :

Thyde Monnier 1
Le billet de...Thyde Monnier.
Provence par Thyde Monnier.
Deux messages de Thyde Monnier.1887-1967.
Une carte de Thyde Monnier 1942.
Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie ! par Gérard Allibert.
Thyde Monnier et le beau terrassier italien.
L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-d'œuvre ! par Gérard Allibert.
L'accouchement de Clara, l'aveugle du Chant du monde.