Une équipe d'ouvriers italiens, beaux garçons et fieffés coureurs, qui s'installe pour de grands travaux dans un village provençal brûlé de soleil et de passions secrètes, voilà de quoi bouleverser femmes et jeunes filles. Même Florina, la riche héritière au beau visage et aux jambes mortes. Même Vincente Revest, veuve trop jeune, sur le point de conclure un mariage de raison. Même la pauvre Angéline qui se tue à élever ses enfants. Mais les travaux finis, les camions s'en vont. 
- « Tu n'es pas de ces femmes qui suivent un homme, un jour ici un jour là. Tu es de celles à qui il faut un toit sur la tête, une cuisinière avec la provision de charbon et de bois, même une chambre avec de gros rideaux et un coffre qui ferme à clé pour garder les sous. Oui, tu es comme ça et c'est peut-être parce que tu es comme ça que je t'ai tant voulue »…

Voilà ce que raconte le résumé de l'ouvrage de Thyde Monnier, tome V du cycle des Desmichels, dont la jaquette - d'une édition tardive puisque, l'ouvrage ayant paru en 1945, le présent achever d'imprimer date, lui, de 1956 - est bien, sans doute possible, de la collaboration de Serge mais que je ne crois pas, par contre, directement sortie de sa main. C'est sûrement un graphiste qui, à partir d'éléments fournis par le peintre, l'a faite concorder avec les normes graphiques de la collection Le livre de demain. Grande admiratrice - à tous points de vue ! - de l'homme et de l'artiste, c'est bien entendu Thyde Monnier elle-même qui, tenant ici à faire appel spécialement à son ami, est intervenue dans ce sens auprès de Fayard, son éditeur.

Couverture Travaux Th Monnier

 achever d'imprimer

Une œuvre peinte sur isorel représentant un même terrassier au travail dans une attitude parfaitement identique est bien, à n'en pas douter, l'image-source inspiratrice de la première de couverture. Elle est signée et datée du 1. 7. 54, mais sans doute bien trop discrètement au goût de son propriétaire qui, pour cette raison, s'est sans doute fait fort de demander à Serge de la lui signer de nouveau : on n'est jamais assez prudent et, pour certains, deux signatures valent assurément mieux qu'une, parfois même, à leurs yeux, beaucoup plus que le tableau lui-même ! C'est pourquoi, passant sur tout cela, Serge s'exécuta en utilisant cette fois les caractères beaucoup plus grands caractéristiques de sa belle simplissime signature devenue alors habituelle vers la fin des années cinquante. Et, pour que ses prénom et nom se trouvent bien lisibles, il les peignit par contraste d'un blanc sur l'ocre rouge du sol. Cela sans toutefois reporter en même temps la date d'exécution.

Terrassier 1Photos Dédé.

Signature Terrassier

 1.7.54 : que se passe-t-il alors dans la vie ou sous les yeux de Serge pour qu'il se mette alors à peintre ainsi un terrassier au travail ? Son œuvre collant de près, on le sait, à ce qu'il vit, 1954, ne serait-elle pas l'année où l'entreprise D'Angelo de Manosque réalise les travaux d'adduction d'eau à Montjustin ? Ce sont, tout comme dans Travaux, des hommes qui y creusent sur les places et dans les rues les longues et profondes tranchées à la pelle et à la pioche - et non encore à l'aide d'engins mécaniques.

Je suppose que le peintre ayant élu l'un d'entre eux pour modèle, c'est là la raison pour laquelle une telle scène se retrouve ensuite choisie et transcrite fidèlement stylisée pour servir logiquement d'illustration à Travaux. Par contre, sur la peinture, le terrassier s'active en plein paysage, comme creusant là pour pouvoir bientôt conduire la canalisation d'eau jusqu'à une ferme isolée visible au loin sur la gauche; Serge mariant là deux grandes veines familières de son œuvre : le paysage auquel il s'affronte en haute-Provence depuis déjà quelque temps et les scènes d'ouvriers au travail vécues avec eux autrefois à la carrière de Taninges, en haute-Savoie. Scènes que, l'occasion venue, ce terrassier provençal à l'ouvrage lui ressuscite peut-être bien un peu nostalgiquement.

Les années cinquante sont aussi celles où Serge, pour gagner sa vie, exerce les travaux les plus divers et pour cette raison s'attache souvent à peindre naturellement, sans aucun calcul, des sujets correspondants, par osmose ou par capillarité, pourrait-on dire : berger ou bergère gardant le troupeau, maçons à l'ouvrage, cultivateurs, bûcherons, aiguiseurs de faux, jardiniers, cueilleurs de champignons et ramasseurs de truffes forment et diversifient en ces temps héroïques sa palette de sujets. Vu sa date de naissance, Le terrassier fait bien évidemment partie du lot.

Et une pyramide de liens pour les plus curieux :

Thyde Monnier 1
Le billet de...Thyde Monnier.
Provence par Thyde Monnier.
Deux messages de Thyde Monnier.1887-1967.
Une carte de Thyde Monnier 1942.
Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie ! par Gérard Allibert.
Thyde Monnier et le beau terrassier italien.
L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-d'œuvre ! par Gérard Allibert.
L'accouchement de Clara, l'aveugle du Chant du monde.