Dans le sillage de ce qu'en écrit d'enthousiasme Gérard Allibert dans L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-d'œuvre !, voici qu'il me plaît d'alimenter à mon tour la flamme autour d'un Fiorio des plus mystérieux et des plus mémorables qui est bel et bien une Nativité, mais profane : toute naissance d'un enfant étant en elle-même sacrée, n'est-ce pas ? Et puis n'est-il pas, plus généralement, qu'entre le sacré et le profane la cloison n'est pas bien des plus étanches, l'un dominant généralement l'autre uniquement dans les mentalités, et souvent par intermittence : « Chassez le surnaturel, il revient au galop » écrit Norge avec, en prime, la surenchère d'un humour bien à lui, efficace.

Ensuite, par-delà tout débat sur la question, certains témoignages d'expérience intérieure vraie et vécue sont propres, eux, à abolir carrément, à réduire en poussière l'illusoire cloison et, dans leur lumière, il se trouve qu'il n'y a alors plus opposition mais complémentarité, valeur ajoutée aux deux qui ne sont qu'un en somme depuis - sans doute - que l'homme est présent sur terre. Herméneutes et psys l'affirment aussi, le mental est souvent traître à la reconnaissance de la totalité, divisant en général, opposant, et pour cela coupant même volontiers les cheveux en quatre beaucoup plus facilement qu'il n'unifie.

En dehors de ses multiples célébrations de la naissance du petit Jésus qu'il a minutieusement peintes de plusieurs façons - même en pleine forêt ! - Serge a peint aussi la naissance d'un "homme ordinaire" - y en a-t-il en vérité seulement un seul au monde ? - dont Clara, la maman, est aveugle et puis, des années plus tard, y faisant heureusement pendant dans son œuvre, sa mort lumineuse, parce que transfigurée - encore en forêt - qu'il intitulera La Mort du Camarade car, comme on le sait, il s'agit d'un jeune Résistant blessé à mort peint entouré et assisté de ses frères d'armes qui en ont fait la découverte au cœur d'une clairière dans le petit matin.

Notons au passage que  La famille ouvrière - 1933, 61x50 cm - est sans doute elle aussi à intégrer dans la famille d'esprit des Nativités.

Famille ouvrière

La Famille ouvrière - 1933, 61x50 cm

Illustration du chant du monde passé à photoshop

Peinture d'illustration de la scène d'accouchement de Clara-l'aveugle en pleine nature dans Le Chant du monde de Giono. 1935, 180x170.

Naissance et mort d'un homme se répondent en ces deux œuvres majeures peintes à quinze ans de distance. Commencée en 1945 à la ferme du Vallon dans le Tarn-et-Garonne, La Mort du Camarade dans sa version définitive a été terminée au presbytère de Montjustin en l'année 1950.

La mort du camarade 800La forêt formant ici aussi rideau de scène comporte cette fois, dans La Mort du Camarade, une forme de... porte ouverte. Le mourant semblant, pourquoi pas, se trouver à ce moment crucial de son dernier souffle, à l'interface entre la terre où son corps repose et le ciel vers lequel son âme peut-être aspire.

 

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Pour mémoire, c'est par la bouche que  l'Égypte antique fait rituellement sortir l'âme du corps des mourants.

La scène de l'accouchement en pleine nature inventée, décrite et racontée par Giono - page 217 dans le tome II de la Pléiade - ne sert pas ici uniquement de beau prétexte, idéal pourtant à peindre un tel Fiorio d'envergure - je vois d'ici, clairement, le Serge de l'époque se frotter vigoureusement les mains de contentement tout en se mettant à l'ouvrage -, elle a sans doute plus précisément, pour sa sensibilité de peintre, les qualités à la fois décisives et expansives d'un puissant détonateur. Le second lui venant de ce proche parent écrivain après celui que fut sa péremptoire demande de portrait ;  celui-là peint aussitôt, en 1934, l'année précédente. Je veux dire que ces deux œuvres n'ont pas été peintes pour elles-mêmes : elles furent je crois avant tout riche matière première à considérable progrès dans son art pour l'encore tout jeune peintre.

Cependant, s'il en est très touché au point de l'élire pour sujet de la plus grande œuvre (en tout cas par son format) qu'il n'aura jamais peinte en plus de quatre-vingt ans de peinture, le peintre ne reste pas strictement fidèle à cette courte scène du Chant du monde, sinon pour l'essentiel : le lieu, et le petit être qui y voit le jour en contrepoint de la cécité de sa mère. C'est donc sur ce gionesque trépied que repose le tableau qui, à mesure qu'il est peint, s'enrichit de surcroît d'invention et de réminiscences tandis que le peintre n'a aucune peine à s'accaparer la scène, à la faire sienne en la réinventant dans son propre monde. Il n'a alors que vingt-quatre ans.

Pour rappel : à la mémoire de celle de Pierre Magnan dans Mes rencontres avec l'œuvre :

MAG1Illustration du chant du monde passé à photoshop

MAG2

Bébé Clara

Étrange nouveau-né à la tête énorme, au visage d'adulte et à la chevelure dense fort abondante. La main baguée n'est pas sans rappeler celles de Madame de Candolle dont nous entretenait il y a peu Michel Kreutzer.

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Et une pyramide de liens pour les plus curieux :

Thyde Monnier 1
Le billet de...Thyde Monnier.
Provence par Thyde Monnier.
Deux messages de Thyde Monnier.1887-1967.
Une carte de Thyde Monnier 1942.
Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie ! par Gérard Allibert.
Thyde Monnier et le beau terrassier italien.
L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-d'œuvre ! par Gérard Allibert.
L'accouchement de Clara, l'aveugle du Chant du monde.