Tigre de papier

 

   Il y a quelques jours de cela, le 30 janvier plus précisément, dans ton billet consacré à L'indomptable Léa, tu publiais André le paragraphe suivant :

Je pense à Pierre Magnan qui, dans La Naine et un peu dans le même esprit comique ébouriffant, effraie tout Manosque avec une lionne invisible — dont seule la rumeur publique a ouvert la porte de la cage — qu'il fait donc, sous sa plume amusée en douce, se promener en toute liberté dans les rues d'habitude tranquilles de la vieille ville tout à coup devenue toute entière délicieusement dangereuse.

Écrit auquel j'eus tout aussitôt, et à nouveau, envie d'apporter mon petit grain de ... poivre (ceci afin de varier quelque peu mes pratiques culinaires !)

Or (je ne suis quand même pas autant débordé que ça !) voilà que j'ai ce soir le temps de me retrousser les manches et de me mettre enfin aux fourneaux.

Ma mémoire me trahit souvent (qui aime bien ...) mais, en te lisant, je me suis dit (si je te déchiffre correctement) que c'était de toi - pour le coup - dont cette satanée oublieuse se jouait ici.

Car (je vais y revenir) cette Lionne, un tigre en fait dans le texte de Pierre, n'est ni si invisible ... ni si délicieuse que cela.

Fête Foraine -S

      Serge Fiorio.  Illustration pour la jaquette du double CD

     "Fête foraine et cirque"  paru en 2005 (éd. Frémeaux)

 

Tigre de papier, j'emprunte l'historique formule à ce bon vieux Tong (celui qui décèlera une antiphrase possible dans cette amicale formulation n'aura vraisemblablement pas tout à fait tort) puisque la fibre de cellulose est tout naturellement le constituant premier du squelette de ce fauve inventé par le romancier lorsque - avec délectation (nous allons également y revenir) - l'idée vient d'en germer en lui au moment où, solitaire, il fait alors face ... à sa seule page blanche.

Oui André, tu as raison, c'est donc bien de fiction dont il s'agit et cela ne justifierait en rien ce minuscule amendement de détail ... si celui-ci ne me donnait pas l'occasion d'y révéler (façon de le saluer encore et toujours) une savoureuse facétie de l'auteur. Qui (à ma connaissance) n'est pas très connue de ses lecteurs. Ni très divulguée.

On sait que Pierre Magnan aimait camoufler dans ses romans certains personnages que la vie lui avait permis de croiser. C'est (nous finirons bien par y parvenir) le cas ici avec ce Tigre mangeur d'hommes. Bien que "de femme" serait plus juste, en l'occurrence.

Mais, et j'en suis franchement désolé ... Non André (bien que je reconnaisse bien là ton inaltérable espérance pacifique :-)) ce soir-là où Pierre veille devant sa feuille, son Tigre du Bengale (espèce singulièrement redoutable s'il en est :-)) va de fait véritablement (façon de parler ... et d'écrire ! j'en conviens très volontiers) s'échapper des grilles ne tenant plus que par la rouille du Cirque Larifla, installé Place du Terreau ! Manosque. Basses-Alpes.

Et cette fuite ne va conséquemment pas être si délicieuse que cela pour tout le monde. Voire même quelque peu tragique. Ou définitive. C'est selon.

Je ne ménage pas le suspense (quoique ...) mais j'ai plaisir à imaginer le sourire du chroniqueur par-dessus mon épaule. Alors, forcément, par amitié, autant que pour l'émotion de son souvenir espiègle, je fais durer un peu.

Nous voilà cependant arrivés page 219 de La Naine (éd. Denoël - 1987), Pierre Magnan y écrit :

Je croisai l'avocate dans la rue Voland, affairée, avançant à grands pas, un ample manteau écossais à dominante rouge flottant autour de sa blondeur ... Elle marchait les yeux fixés à l'horizon (...) et, naturellement, elle ne me jeta pas un regard.  (c'est moi qui surligne)

À ce point vous l'avez deviné, c'est cette belle indifférente qui va faire les frais de l'appétit buissonnier du félin bengalais. Passons donc sur l'engrenage des évènements  (je vous laisse le plaisir de les relire en détails) et venons-en sans plus de détours au dénouement abrupt de la chose :

Je me penchai. C'était une tache de sang encore vermeil ... Le sang de cette beauté qui était un objet d'art ... Je demeurai immobile devant cette tache, subjugué. Là-bas, contre le tuyau de zinc des eaux pluviales (...) ce chapeau de page de la Renaissance ... c'est tout ce qui restait de cette altière élégante. (p. 253)      (c'est toujours moi qui surligne)

Naturellement ( ) Pierre Magnan ment sur l'époque (cette histoire est, dit-il, censée se dérouler à l'aube des années 20) et sur l'âge du jeune apprenti de l'imprimerie locale qui en est le personnage central (toute ressemblance avec la vie de l'auteur ... au début des années 40, n'étant évidemment pas fortuite).

Hé bien quoi, c'est tout là ? !  Oui (pour moi en tout cas) en 1987 lorsque paraît donc La Naine.

Et non, subitement, 20 ans plus tard - en 2007 - au moment où Blanche Meyer et Jean Giono, l'ouvrage d'Annick Stevenson (Actes Sud) occupe par surprise la devanture de moult librairies de France et de Navarre.

Nous voilà (si l'on veut ...) à la facétie imaginaire  précédemment évoquée. Pour en avoir un peu bavardé avec l'auteur, je sais qu'il ne tenait pas complètement Blanche Meyer en estime infinie. S'il avait eu un peu plus de temps à lui (il y travaillait les derniers mois de sa vie) je sais aussi qu'il en aurait couché quelques mots sur le papier. Mais, dès 1987, voilà donc une évasion tigresque bigrement vengeresse.

Sur le papier donc, intégralement. Et sous un aspect totalement ... romanesque. Bien entendu. Pierre Magnan, pacifiste convaincu, n'aurait - cela s'entend - pas fait de mal à une mouche. Fût-elle un grain de beauté sur la peau délicieusement albe de la femme très élégante et très belle, mais seulement identifiée par la profession de son mari ... avec lequel le texte nous apprend incidemment qu'elle a une fille unique (appelée Pervenche dans ce conte pour grandes personnes).

J'imagine pourtant, de là, ... et partant de là, c'est-à-dire de cette tache de sang, certains tatillons qui aimeraient bien lui coller sur le dos la responsabilité de l'escapade malencontreuse d'un tigre du Bengale ! Et pourquoi pas de l'incendie du Graf Zeppelin tant qu'ils y sont ?

Épouse élégante et belle (pour ce qui est de son modèle réel) d'un certain notaire manosquin (situation proche, pour ce qui concerne les hommes de loi d'une petite bourgade de province de celle d'avocat évoquée dans La Naine. Ces deux spécialistes du Droit étant du reste communément et mêmement appelés maîtres. Profession on ne peut donc guère plus voisines entre elles ... la première étant nonobstant discrètement dissimulée dans le corps du récit. Ou comment dire les choses sans les révéler.)

Lequel tabellion provincial, qui exerçait (en vérité) au cours des années 40 dans La ville des hirondelles, se nommait - dans la vraie vie - ... Louis Meyer.

Fermez le ban.

...

Un dernier mot quand même, issu du texte, pour ceux qui ne seraient pas encore tout à fait convaincu du bien fondé de ce petit décryptage :

Les dames du Nord connaissaient son amant. Les dames du Nord savaient même qu'il lui demandait de conserver en toute circonstance, ses chapeaux toujours ingénument portés et qui rehaussaient sa féminité de leur provocante absurdité. Lorsque je sus plus tard, à mon tour, qui avait été cet amant, je compris que lui seul avait pu exprimer ce caprice et qu'à lui seul elle avait pu l'accorder sans aucun étonnement. (p. 247)

Lui seul ! À Manosque. Sous la plume de Pierre Magnan. Pourrait-il être mieux désigné ce mystérieux et inconnu amant ... dont il ne sera, tout aussi mystérieusement, rapidement plus question dans la suite du roman.

Sinon pour dire en une seule et courte phrase, vingt pages plus loin (où le lecteur inadvertant aura quasiment oublié son existence) qu'il possède un bureau où il passe vraisemblablement une bonne partie de son temps.

Un homme de lettres, éventuellement ...

Le chapeau rouge avait disparu. On le retrouva, après sa mort, dans le bureau de l'amant, lequel en avait coiffé une marotte afin de le contempler fixement pour le restant de ses jours. (p. 267)

Qui a dit : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »

 

Gérard Allibert

le 8 février 2015

 

Post-scriptum :

Je crois (on m'excusera ... ou pas, de cette croyance) que Pierre Magnan s'est bien amusé (... mais pas que) du jeu des mots, et du jeu des abymes, avec cette histoire qui (si l'on veut bien me suivre) verrait couler le sang de Blanche. Ou plutôt de son double de papier.

"Je demeurai immobile devant cette tache, subjugué", écrit-il.

Comment ne pas penser à ce passage dans les toutes premières pages d'Un roi sans divertissement (cette Chronique - écrite en 1946 - des neiges éternelles ... et du blanc ... à perte de vue ...)

C'est Bergues, soit disant, qui - avant de rendre la parole au narrateur inconnu - "se met à dire des choses très bizarres" :

"Le sang, le sang sur la neige, très propre, rouge et blanc, c'est très beau (Je pense à Perceval hypnotisé ... par le sang des oies sauvages sur la neige.)"

Subjugué ici. Hypnotisé .

Rouge et blanc chez le Roi.

Blanche et vermeil ... dans l'univers manosquin de La Naine.

Acta est fabula.

...

Petit addenda de circonstance : (pour peut-être, et entre autres, s'émerveiller un peu des origines de notre littérature)

Perceval monte le cheval noir

Quand Perceval vit la neige qui était foulée,
là ou s'était couchée l'oie,
et le sang qui apparaissait autour,
il s'appuya sur sa lance
pour regarder cette ressemblance.
Car le sang et la neige ensemble
sont à la ressemblance de la couleur fraîche
qui est au visage de son amie.
Tout à cette pensée, il s'en oublie lui-même.
Pareille était sur son visage
cette goutte de vermeil, disposée sur le blanc,
à ce qu'étaient ces trois gouttes de sang,
apparues sur la neige blanche.
Il n'était plus que regard.
Il lui apparaissait, tant il y prenait plaisir,
que ce qu'il voyait, c'était la couleur toute nouvelle
du visage de son amie, si belle
.

 

Perceval ou le conte du Graal

Chrétien de Troyes 

(ca. 1180-1190 !)

.

...

Bien entendu, c'est à Blanchefleur seule que Perceval songeait ...

Quelques liens :

Mes rencontres avec luvre par Pierre Magnan.1992.  

Exposition Magnan - et les autres - de la Médiathèque départementale du 04.
Une lettre de Pierre Magnan.
Giono jeune par Pierre Magnan.
Tigre de papier par Gérard Allibert.
Deux pages de Pierre Magnan.
Magnan-Giono.
Prix Pierre Magnan de la nouvelle