Il s’agit de l’histoire au présent d’un minuscule village de Haute-Provence à travers – on ne peut guère plus fidèle - le double portrait, écrit et photographique, d'une centaine de ses habitants.

Sainte-Croix

Le plus souvent scribe par bien des côtés, l'auteur s'efface à chaque fois quasi complètement derrière son sujet, préférant donner directement à voir et transcrire simplement le résumé de la vie de chacun - y compris de la sienne propre, en tisserande - sans interférer. Mais il y a cependant tout ce que l’on doit deviner, ce que l’on imagine, ce qui se fait, se dit, ne se dit pas, se raconte, se cultive, ce qui reste ou a été, volontairement ou pas, détruit à jamais de ce palimpseste qu’est la vie d’une communauté villageoise qui sans cesse se renouvelle, s’adapte, se réhabitue pour un temps indéterminé.

En effet, un tel y est bien enraciné en sa lignée depuis peut-être au moins le haut Moyen-Âge quand tel ou telle autre vient tout juste d'y débarquer, y ayant jeté l'ancre sur un coup de tête - ou de cœur, ou de foudre ! -, y vient désormais dès que possible, ou bien y séjourne chaque année seulement quelques jours à Pâques, à Noël, ou aux grandes vacances d'été…
Chacun témoigne ici de son vécu et exprime son ressenti sur une même petite parcelle de ce vaste territoire situé entre Luberon et Lure qu’en 1953 Pierre Martel baptisa si justement, avec esprit, du beau nom d’Alpes de Lumière.
Et puis, état de fait remarquable, aucun d’entre eux n’est mécontent, personne - hommes et femmes uniquement, car il n'y pas - mais pourquoi ? - un seul témoignage d'ado ou d'enfant en ces pages - ne regrette de vivre là aujourd’hui, toutes et tous pourtant plus ou moins suspendus entre terre et ciel comme le montre en clins d'œil des photos du village et de ses alentours immédiats.

C’est sans doute que toute cette population est passionnément en quête, au fond, d'un plus en sa vie ordinaire : qui d’une halte nécessaire, qui d’une méditation active, de la perpétuation d’un mode de vie ancestral comme, aussi bien, de la réalisation d’un rêve, d'une impérative reconversion, ou la poursuite d'un idéal.
Largement ouvert, le lieu de Sainte-Croix se prête généreusement à toutes ces formes d’exercice, les accueille de bon cœur.
Je me souviens encore très bien, comme si c’était hier, d’avoir entendu Lou, la prime épouse de l’écrivain  Pierre Magnan, lancer un jour fort à propos dans une discussion qui allait tout à fait bon train en l’atelier de Serge, à Montjustin : « Ici, n’en veuillez à quiconque vous chagrine ou vous contrarie, vous barre le chemin, car c’est toujours l’Esprit du pays lui-même, personne d'autre, qui par là vous éprouve. Il vous accepte aujourd'hui mais vous rejettera demain au besoin, ou un jour ou l'autre. C'est bien lui et lui seul qui en décide, en maître souverain. »

Alors, après ce que j'ai lu et vu en ce livre enthousiaste, je crois maintenant ferme que ce Genius loci haut provençal veille décidément bien de près sur Sainte-Croix-à-Lauze en chacun de ses habitants ! 

Sainte-Croix-à-Lauze au travail, textes et photographies de Corinne Donzaud, 218 pages, 21x21 cm, broché, 15 euros, ISBN 979-10-699-3660-7, juillet 2019.
c.donzaud@free.fr ou 04 92 78 99 15.

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On peut retrouver cet article sur le site du Salon Littéraire.

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 Marie Rouanet. Profession : employée de mairie.