Paul Cézanne avait une haine si enracinée contre l’École qu’il avait une façon très spéciale de dire les « Bozards » qui, même à son insu, trahissait tout son mépris. Il suffisait qu’on eût passé par là pour être, à ses yeux, un crétin indécrottable.
Émile Bernard

Serge Fiorio, grand disciple du paysage.
Jean Mogin.

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   Un grand merci à Camille Maujean qui, faisant partie du cercle ouvert des passionnés de la peinture Fiorio, a la présence d'esprit en même temps que l'amabilité de me faire parvenir la photographie d'un portrait de paysage appartenant à la collection d'un ancien jeune protégé de la famille Fiorio à la ferme du Vallon, près de Campsas, pendant la dernière guerre : Max Wechsler, artiste peintre lui-même.
Cela permet donc de supposer qu'après les années sombres ce dernier est revenu au moins une fois vers Serge installé à Montjustin, s'y laissant alors persuader, j'imagine, par cette œuvre il est vrai tout à fait convaincante dont la réalisation me paraît dater, selon certains " paramètres ", à peu près du mitan des années soixante. Comme sa visite à Serge, sans doute : ce dernier n'ayant jamais eu en réserve à son atelier aucun fonds de tableaux disponibles à la vente ; s'étant, de plus, toujours tenu aussi loin que possible des marchands, il vendait le plus souvent - en dehors de ses expositions (pas très fréquentes) - ses tableaux lui-même, de la main à la main, au fur et à mesure qu'ils étaient peints. Ce qui, en toute logique, paraît avoir été le cas de celui qui présentement nous occupe.

Paysage de Christine et Max Wechsler© Christine Fleurent

D'après ce que l'on peut voir et deviner ici de sa facture, cette toile porte à croire qu'elle a été exécutée de façon beaucoup plus spontanée et rapide que celle dont le peintre est coutumier. Elle témoigne bien sûr fort évidemment, en miroir, de la grave, forte et prégnante impression générale ressentie in situ par celui-ci en face des rudes et à la fois somptueux paysages purement hauts-provençaux ; elle prolonge cette dernière et en perpétue pour nous la mémoire.
Sans doute de petit format - c'est là une simple mais tenace impression que j'ai, subjective -, cette œuvre est vaste tout autrement, de l'intérieur : de par la nature et l'ampleur de son contenu, tous deux y faisant la part belle à un commun aspect fantastique par bonheur exempt de tout pittoresque.
Serge compose en effet son Paysage d'un large et profond territoire sans bornes ni frontières, grandiose sans être théâtral, et le peint selon la vision à vol d'oiseau qui est l'une des caractéristiques familières à sa peinture de paysage ; y favorisant par là une contemplation associée à un certain - celui-là quelque peu plus occulte - point de vue de l'esprit. Avec juste ce qu'il faut de ponctuation, ici et là, pour ne pas distraire. La réalité y est revisitée - j'allais écrire revitalisée - en rêve éveillé. Celui-ci doublé d'un autre efficacement réalisé, lui, grâce au concours d'un solide métier.
Parfaite complémentarité, harmonieuse, musicale même : « Ici, voyez-vous, le paysage se développe comme une fugue de Bach ! » se réjouissait un jour Serge debout, les bras largement ouverts vers le paysage s'étendant autour de l'altier village perché de Reillanne et constitué, bien au-delà, par les nombreux contreforts de la montagne de Lure en direction des Alpes.
Cela depuis le sommet de la première des deux tours restantes des anciens remparts couronnant autrefois Montjustin où le point de vue, en grand angulaire, est justement toujours aussi étonnant : « à perte de vue ». Comme il l'est tout autant, pour ne prendre que trois exemples, depuis les villages-promontoires de Vachères, Bonnieux ou Lurs...
Évoquant une autre fois, à mon invite, la genèse du plus grand des paysages panoramiques de haute-Provence qu'il ait peint - Les Hauts plateaux, 90x200 cm, 1981 -, Serge ne déclarait-il pas, en 1991 : « De Vachères à Banon, après les derniers lacets débouchant sur un espace qui s'ouvre comme des bras, j'ai toujours imaginé qu'en les ouvrant moi aussi, je pourrais m'élever assez haut, tel un aigle, pour embrasser une fois d'un seul regard ce territoire unique.
Eh bien tu vois, à force d'en rêver, finalement l'occasion m'est venue de le réaliser en m'enfermant à l'atelier ! »
Le peintre ayant été coutumier - tout au long de son œuvre, en fait, et pour divers sujets - de cette forme de bilocation créative, il est donc plus que probable qu'il en ait déjà usé bien en amont pour la réalisation de bien d'autres paysages du même genre. Pour preuve, s'il en fallait une afin d'ainsi boucler la boucle : le tableau en question aujourd'hui ici même dont la réalisation, d'évidence, ressort tout à fait de ce même processus franchement étonnant au cours duquel, pour parvenir à ses fins, le peintre extériorise sa conscience qu'il laisse alors " planer " un temps sur son sujet afin qu'ensuite, au " retour ", il ne lui reste plus qu'à le peindre fraîchement de mémoire en toute intimité.

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De quoi lire :

Serge Fiorio, grand disciple du paysage par Jean Mogin.
Sur un Paysage du Luberon.
Premiers paysages.
Un dessin de paysage.
D'infinis paysages. Extrait.
Paysage de Montjustin.
Paysage de western.
Paysage de western II
Paysage du 9.3.1940
Une Haute-Provence de 1957.

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ET aussi, à Digne :

Une conférence sur Lucien Jacques le 11 septembre.

Une autre sur Serge Fiorio le 18.