Ce doux Paysage de 1957 est des plus agréables ; en vérité bien plus que cela, étant l'un des témoins fort bavards, malgré sa simplicité de réalisation, des belles années cinquante dans la peinture de Serge. Celles, aussi bien héroïques dans sa vie que dans son art, où il apprend encore beaucoup à peindre directement en peignant ! Non qu'il ait un jour cessé d'avancer en autodidacte, mais en ces exaltantes, bien que rudes, années d'installation puis d'enracinement à Montjustin, le peintre est entièrement voué à mettre toutes ses forces disponibles de son côté pour acquérir, tout en les découvrant peu à peu, ses qualités et son talent de paysagiste qu'il vient à peine de commencer à mettre en œuvre(s) : cela pendant la dernière guerre, à la ferme du Vallon, faisant récolte sur le motif de quelques vues des environs.

Paysage 1957 Bis 46-55 isorelL'émerveillant d'emblée sans jamais, par la suite, discontinuer, rien d'étonnant à ce que la Haute-Provence ne soit alors rien d'autre sous son regard de poète enthousiaste qu'un grand jardin sur terre, s'y étendant sans l'ombre d'une ombre - ainsi paradisiaque ? - en patchwork coloré et ponctué de diverses façons par le travail des paysans et des maçons - bien qu'aucun personnage, non plus, ne soit ici nulle part représenté. Territoire ouvert qu'au-delà de l'horizon le ciel prolonge et accompagne en un frais labour fait de légers nuages oblongs peints en série. Peints, eux, vus à vol d'oiseau - comme le sont et le seront la majorité de ses paysages - les champs commencent à peine à être délimités par quelques haies, des ruisseaux, des chemins ou des alignements d'arbres qui en font autant d'éléments d'un puzzle "grandeur nature" sur lequel, d'une pièce à l'autre, les couleurs s'accordent et chantent entre elles selon des choix bien maîtrisés. Et de ce chœur orchestré naît le timbre général, ici chaleureux, blond-roux à souhait à force d'ocres rouge et jaune jouant avec des oxydes, plus discrets eux, de toutes sortes.

Nous sommes aussi bien ici en Haute-Provence que devant une parcelle de Toscane idéale, façon Fiorio, confirmant la parenté spirituelle de cette peinture avec celle des fameux Siennois du tre et quattrocento, tous - et Serge avec eux - grands amateurs, s'il en est, de paradis terrestre à mesure humaine, ancré dans une réalité quotidienne des plus poético-oniriques qui soient. Célébration de la vie et de la création - y compris artistiques - au travers de celle, très directe, de tout ce qu'en Haute-Provence la terre porte.

Si l'on y pense, l'on peut mesurer le chemin parcouru depuis l'hortus conclusus du presbytère en bordure de Turin où l'enfant griffonne à coups de crayon passionnés et maladroits ses tout premiers émois artistiques pendant que gronde, au loin, la guerre de 14 pour laquelle son père se trouve alors mobilisé dans l'armée italienne. Trois décennies plus tard, plus rien ne limitera effectivement son regard gourmand de ces libres survols de territoires autant rêvés que réels, le jeune dessinateur ayant réussi à force de travail passionné à accéder dans la maturité à la peinture de paysage, à s'élever pour cela juste assez haut et, sous cet angle de vue adéquat, partir se livrer tout son soûl à l'apparente conquête du monde : comme il se doit, quête intérieure en bonne et due forme.