Un des signes les plus sûrs à la fois de la vigueur interne d'un sujet et de son affinité avec vos propres dispositions est que, dans sa simplicité initiale, sont inscrites potentiellement, dès qu'on le serre de plus près, des filières de déterminations plus précises qui vont l'étoiler de tous les côtés, et sur lesquelles, à votre surprise, il ne laisse planer en fait aucune ambiguïté. Un vrai sujet a une pente secrète : si vous cherchez à le préciser, et même sur quelque détail secondaire, il ne vous laisse pas plus dans l'embarras qu'un relief vigoureux ne laisse dans le doute la goutte d'eau de pluie qui tombe sur lui et qui l'interroge sur la direction à prendre.

Julien Gracq
(page 135 de En lisant, en écrivant, recueil de textes passionnants.)

   Avant qu'elles ne fondent bientôt comme neige au soleil au fil de l'actualité du blog Serge, voici à lire, ou peut-être à relire, les pages de Pour saluer Fiorio en lesquelles je le questionne sur ce sujet entre tous si particulier qu'est la neige, si difficile à traiter proprement pour un peintre.
Tant et si bien et pour preuve, que peu d'entre eux - actuels pardi ! - se risquent encore à la peindre, ne sortant à vrai dire de l'aventure pas vraiment grandis et, dans le meilleur des cas, bien souvent seulement en partie, avec peine, tant c'est là un sujet à la fois des plus sensibles et des moins pittoresques qui soient, si je me fais bien comprendre.
Heureusement pour lui et pour nous aussi, cette situation n'est pas à mon avis celle de Serge qui - ayant pourtant appris à maîtriser la neige sur le tard, à la cinquantaine naissante, et da solo - sut cependant, toujours de lui-même, la faire foisonner en une multitude d'œuvres très différentes à la fois d'esprit et de contenu ; comme, en fait, l'est la neige elle-même en réalité : selon le temps qu'il fait alors où elle a lieu tandis que le peintre y travaille. Là, c'est le moment de dire et de souligner que Serge - en rien, pas impressionniste pour un sou - ne la peint en tout cas jamais sur le motif, ni autrement qu'une fois au sol, déjà en place, si je puis écrire, déjà sous l'emprise de la composition éclose à chaque fois tout spécialement pour elle en son esprit.

Une après l'autre, ses Neiges se sont en douce solidement constellées, jusqu'à désormais former aujourd'hui, au bout du compte, un thème majeur renommé pour sa pureté proverbiale irradiant dans le ciel d'une œuvre par ailleurs déjà bien fournie en sujets originaux de toutes sortes avec lesquels le peintre a d'ailleurs tout naturellement procédé à maintes greffes, bouturages, croisements et féconds mariages neigeux. Il y a ainsi des Épouvantails, des Souches, entre autres, des Forêts et des Carnavals, en lesquels un peu ou beaucoup de neige ajoute encore de toute évidence à l'intensité du mystère quand ce n'est pas d'elle principalement qu'il naît en silence.
Mystère qui avec la paix rêvée des origines - où la neige a aussi sa part - constituent il me semble les deux piliers fondamentaux sur lesquels, abstraction faite de quelques toiles, repose en équilibre stable l'œuvre peint tout entier.

Neige GaClamensane, huile sur toile, 72x92 cm, 1968.

Il faut rappeler qu'avant de peindre la neige pour la toute première fois, à Montjustin - voir Première Neige. 1961 -, Serge l'avait déjà longuement pratiquée physiquement, également en tout autre connaissance de cause - je veux dire en sa nature poétique fertile -, dans sa rêveuse enfance itinérante, et puis encore adolescent, ensuite à l'âge adulte, au cours de grandes et mémorables randonnées pédestres, ou à ski, tout autour de Taninges en haute-Savoie pendant une quinzaine d'hivers successifs. Mais sans que jamais alors il ne se décide quand même un jour à la peindre, bien qu'il la photographia souvent sous l'angle du fantastique ! C'est qu'il fallait pour les motiver, lui et ses pinceaux les plus sensibles, les plus délicats, plus que la neige elle-même : un relief capable de s'y accorder pleinement pour se laisser transfigurer par elle sous une certaine lumière. Phénomène naturel extraordinaire qu'il découvrira, s'en laissant du coup inspirer, sous le grand ciel et en les vastes et harmonieux paysages ouverts de haute-Provence où la neige vint donc ainsi à lui d'elle-même, à la rencontre de son regard au cours - pas à pas, un pas après l'autre - de sa lente démarche de peintre, qu'on en juge : arrivé en 47, sa première neige est de 61 !

Quand, à propos du portrait, Serge déclarait qu'il s'agissait là, entre tous, du sujet « casse-gueule par excellence pour tout peintre », il aurait pu avec raison ajouter qu'il en était de même, n'est-il pas, quant à la neige. Mais cela, j'en suis sûr, ne lui a même pas effleuré l'esprit puisqu'étant parvenu à faire exception parmi ses pairs de son époque, il ne devait pas se sentir le moins du monde concerné : la neige lui réussissant il est vrai toujours autant, enchantant en effet ses pinceaux et son âme encore mieux que n'auraient pu autant le faire, et aussi régulièrement, l'individu et sa figure dont il savait, par contre - à côté de la bonne douzaine de portraits réalisés - si bien faire tomber les innombrables masques - à figure humaine ou tout autre - en ses nombreux Carnavals.
Autres portraits, sous une autre forme, me direz-vous ! Ceux-ci compensant chez lui plus que malicieusement en partie cela...

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Neige X

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De quoi lire :

Curieusement...
Première Neige. 1961
Sur une Neige en forêt.

Autres cavaliers dans la neige par Ismaël.
Une Neige
Cavalier dans la neige.
Une (trop) courte lettre du peintre des Neiges à un libraire bruxellois.
Sous la neige, le pain !
Neige
Une Neige parmi les Neiges.

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