Seul le texte de Giono ayant eu l'honneur d'être imprimé à l'intérieur du carton d'invitation pour l'exposition Fiorio de Cannes en 1942, cette présentation par les soins d'Eugène Martel n'a encore jamais été éditée et je n'en ai pas encore retrouvé le manuscrit.
Un seul et unique exemplaire tapuscrit me permet cependant de la publier ici, soixante-et-seize ans, donc, après que le peintre du Revest l'ait écrite.
Il en est de même pour la page d'Yves Farge  également écrite pour introduire à cette même exposition. Je la publierai très bientôt elle aussi, à la suite.


Invitation Cannes 1942


L'écriture d'entrée imprégnée d'une très grande exaltation -  puisqu'allant jusqu'à employer les mots de saint et de Rédemption - Martel y dresse en fait en filigrane, en creux, à peine voilé, un portrait de l'artiste que sans doute - parce qu'alors autant déçu par lui-même que par la plupart de ses pairs, Matisse y crompris - il aurait voulu être et qu'il "voit" en esprit, en projetant l'image en miroir sur son jeune ami qu'il admire à tous points de vue au plus haut point. Voilà pourquoi, au-delà des vertueuses qualités il est vrai déjà bien évidentes à ses yeux de la peinture Fiorio, Martel - on peut le lire ici de sa plume même - rassembla tous ses espoirs en la peinture à venir en les investissant d'un bloc en celle de Serge en particulier.
Pour sa paix intérieure, se "rattraper" lui-même en quelque sorte, absoudre ensemble insatisfactions et regrets, Martel me semble s'inventer là, en somme, un Serge Fiorio, certes, non pas de toutes pièces, mais cependant surestimé, sublimé, idéal, encore plus pur et total qu'il ne l'est à l'époque et, bien évidemment, ne le sera jamais non plus par la suite dans la réalité !
Il avait déjà fait de même en regard du premier Giono que, selon le même aveuglant besoin irrépressible d'Artiste supérieur providentiel, il qualifia sans hésiter de « messie ». Personnage surhumain désiré, fantasmé, sans doute éclos du mariage forcé en sa psyché d'un authentique sentiment d'humilité - sinon de complexe d'infériorité - à un très inconscient orgueil démesuré. Aussi, passant sans cesse de l'exaltation la plus extrême au noir du désespoir complet, Martel souffrit, c'est sûr, comme on ne le saura jamais.
Destin tragique - parce qu'en partie aveugle - que celui de ce surdoué qui ne reconnaît guère les qualités inhérentes à son propre chemin et encore moins celles, pourtant uniques, de ses propres réalisations qui, indéniablement, relèvent pourtant en bien des cas du chef-d'œuvre !

PS : dans la deuxième phrase, faible et malvenu, « Quelle charmante, salutaire et apaisante diversion ... » se trouve à contrefil de tout le reste de la page, écrit lui, peut-on dire, cœur et âme, assorti d'une belle et juste volonté de convaincre - non par l'artifice de la spéculation intellectuelle - mais par le témoignage direct.

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   Vous avez devant vous, autour de vous, des peintures de Serge Fiorio. Quelle charmante, salutaire et apaisante diversion en ces heures douloureuses et angoissantes ! Profitez ! Baignez-vous copieusement dans le bain spirituel que vous offre le saint de la peinture - car c'en est un - et remerciez la divinité secourable de nous l'avoir donné pour nous prouver que la Rédemption est toujours possible, comme d'y croire.

Serge Fiorio est un autodidacte authentique. Né et ayant passé sa jeunesse dans un village - mettez un bourg si vous voulez - de haute montagne et éloigné de tout centre intellectuel, il s'est passionné pour la peinture uniquement poussé par son instinct, son cœur chaud et son âme pure.
Les compositions qu'il vous soumet lui ont été inspirées par des spectacles vus, la lecture de livres aimés ou seulement par son imagination : laquelle, jamais absente dans tous ses essais, le délivre des rigueurs du réalisme et des scrupules d'être exact.
Mais le surprenant, c'est qu'il n'ait jamais été soucieux d'apprendre quoi que ce soit, comme tout jeune peintre, et qu'il ait trouvé par ses propres ressources, les moyens d'expression qu'il met en œuvre, sans recourir à aucun bréviaire académique et encore moins à un catéchisme d'avant-garde.
Je voudrais ajouter qu'aucune peinture d'autrui ne l'empêche de dormir : n'y voyez aucune suffisance.

Il peint pour sa satisfaction.
Et il la trouve dans le caprice de sa fantaisie.

J'ai été curieux de savoir si aucune suggestion n'était à la base de physionomie que met son art, qui l'apparente à celui des époques primitives. Vous devinez les questions que j'ai pu lui poser et vous en fais grâce par nécessité d'être court.

À tout cela, le bon Serge, avec son idéale simplicité qui vous convainc aussitôt - il ignore même l'existence du mensonge - répond qu'il n'a jamais voyagé, ni vu aucun musée, que l'idée de peindre comme il peint ne dépend de rien d'autre que de son inclination qui l'a ainsi ordonné et qu'il y prend un intérêt qui va toujours croissant et trouve dans son enthousiasme l'aliment de sa joie, de son bonheur et de sa paix.
J'ai compris plus tard combien il serait injuste de soupçonner chez ce grand enfant l'ombre même d'une recherche d'attitude. Nous sommes donc en présence, sans mystification possible, d'une NATURE selon la définition de Goethe dont la manifestation purement singulière défie toute indiscrète curiosité.
La connaissance de l'homme n'en permet d'ailleurs pas le moindre doute : il n'est point l'homme du siècle.

Mon rôle s'arrête ici, cher lecteur, ne prétendant à rien d'autre qu'à me porter garant de l'identité du saint de l'art qu'est le doux Serge Fiorio dont la pureté d'action m'est connue. Vous aurez ainsi la joie de découvrir son charme tout franciscain en regardant autour de vous.

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Présentation de Serge Fiorio et de sa peinture par Yves Farge.1942.

Une lettre du 22 mars 1942.

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Texte de Serge sur Eugène Martel.

Un autre témoignage de Serge concernant Eugène Martel.

Une lettre d'Eugène Martel.

Eugène Martel.

Images d'Eugène Martel par son ami Maxime Girieud.

Giono au secours de Martel.

 Eugène Martel (1869-1947). Redécouverte d'un peintre moderne.

(Bien que  décédé en 1947, je ne vois pas Martel comme un peintre moderne. S'il est un classique, c'est bien lui.)

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Giono et les peintres, site de Michèle Ducheny.