Cette lettre est connue puisqu'elle figure - entre autres, d'où je la tire - dans le Giono, ce solitaire de Romée de Villeneuve paru en 1955. Sans doute est-elle également reproduite dans Le Contadour, un foyer de poésie vivante, la thèse de Lucette Heller-Goldenberg parue aux Belles lettres en 1972 et figure-t-elle aussi, paru plus récemment encore, dans le numéro 107 de la revue Alpes de Lumière consacré à Eugène Martel en 1991.

Pourquoi alors la "ressortir" ? Eh bien, parce qu'elle le mérite !

À défaut de pouvoir redécouvrir de temps en temps quelques-unes de ses œuvres, je pense souvent à Martel, au personnage, à son aventure humaine, à sa quête intérieure vécue dans le sillage de son grand talent de peintre à la fois intimiste et témoin de son temps. Mais tout cela si injustement passé sous silence depuis maintenant si longtemps !

Aussi, et je pose ici la question aux maires et aux responsables culturels, pourquoi ne pas mettre un jour en place un Parcours Eugène Martel sur le plateau d'Albion pour en sauver in situ la mémoire ? L'homme et l'œuvre étant largement à la hauteur d'un tel hommage public.

Certes - Martel étant dans l'exercice de son art un grand maniaque - il y avait de quoi irriter Giono jusqu'au sang quand celui-ci entreprit, le faisant poser à domicile, le portrait de l'écrivain ! Pour exorciser cette "torture" - physique et morale - Giono en a fait la relation, l'a décrite en long, en large et en travers, dans des lettres rédigées encore à chaud sous le coup de la contriété - surtout, on le comprend, en regard de son emploi du temps - et de la colère adjacente.

Lettre Giono-Martel 1

Martel Giono

Lettre Giono-Martel 2

Dans celle-ci, une requête adressée à Léon Blum, c'est tout le contraire. Il s'y place à la fois à la bonne distance et à la bonne hauteur de vue pour, de ce point de l'esprit, ne dégager cette fois à propos de Martel que des vérités impartiales. Ses phrases étant sincères, sonnant juste, elles avaient tout, non pour plaire uniquement, mais pour être efficaces. Qu'en a-t-il été, en fait ? Giono a-t-il reçu gain de cause - et donc Martel sa pension - par cette plaidoirie qui honore encore aujourd'hui sa mémoire ? Martel reçut 3.000 francs « comme premier secours » d'après une lettre à son neveu Raoul Martin. Mais hélas sans suite, je crois bien.

Il est bien émouvant que ce fut cet être très complexe, à recoins obscurs, qui soutint et surtout comprit le plus et le mieux, avec le plus de force et de conviction - parce qu'en toute connaissance de cause* - l'encore toute jeune personnalité de Serge, l'encourageant - sans y toucher le moins du monde, en un respect d'entrée absolu - à développer, en harmonie avec sa vie d'homme, son tempérament d'artiste, en lesquels il plaça très tôt, à vrai dire tout de suite après leur rencontre de 1938 - voulue par le ciel sous la houlette de Giono - son entière et pleine confiance.

Serge ne retira aucun enseignement direct de cette haute présence nouvelle dans sa vie, ni du regard du peintre du Revest attentif et curieux au plus haut point de son travail si neuf à ses yeux, en rien académique puisqu'autodidacte. Les nombreuses lettres qu'il en reçu lui furent, par contre, précieuses par la ferveur et l'enthousiasme à son égard et à celui de son œuvre que - volens nolens levain dans la pâte - Martel prenait en chacune soin et plaisir d'introduire...

Ni maître ni disciple, leur destin respectif en fit des amis au sens le plus noble du terme, ou bien, plutôt - cela malgré leur grande différence d'âge - de véritables compagnons d'armes sur le chemin spirituel.

* Passage d'une lettre de Marie Mauron que je publierai in extenso dans quelques jours :

Extrait M