La première exposition posthume du peintre Eugène Martel - 1869-1947 - eut lieu au cours de l'été 1991, au musée Vouland d'Avignon par les soins qualifiés de Geneviève Coulomb et à l'initiative de Pierre Martel, son petit-neveu, fondateur du mouvement Alpes de Lumière. Soit pas moins de... 44 années après son décès ! 

Mais depuis ces autres vingt-six années déjà écoulées, hélas de nouveau plus rien, pas même à l'horizon !

La collecte des quarante toiles et dessins alors exposés, plus l'édition d'un catalogue icono-biographique - Détail de l'ouvrage - contenant également maints témoignages directs sur l'homme et son œuvre furent, dans le cas, un véritable tour de force car Martel ayant très tôt déserté Paris et les milieux culturels, il était finalement resté essentiellement présent dans la mémoire de ses proches amis, de celles et ceux de sa famille et de quelques personnes du haut pays provençal : derniers témoins d'un autre temps qui étaient bien sûr déjà nombreux à avoir cassé leur pipe les uns après les autres quand arriva l'année 1991. 

Une fois identifiés, héritiers et détenteurs d'œuvres furent parfois difficiles à convaincre pour le prêt ou même l'autorisation d'une simple reproduction photographique. Il faut dire qu'en amont de cet état de fait ponctuel, l'œuvre, elle, subissait déjà depuis belle lurette, bien à l'abri du jour, entre la pendule et la panetière des salles-à-manger provençales, le sort cruel de n'être jamais présentée nulle part, si ce n'est loin, très loin de son berceau, comme de nombreux tableaux le sont dans la prestigieuse collection Madariaga du musée de Buenos-Aires ou encore dans les appartements privés de certains personnages éminents de la Cour d'Angleterre. 

Il aura donc fallu un temps fou après son départ pour que l'œuvre d'Eugène Martel ressuscite une première fois en France à la lumière du jour. Combien en faudra-t-il encore pour que se distingue enfin plus durablement le vrai visage du peintre sous sa juste lumière ? Il faut dire que les instances culturelles sont - exceptée la Bibliothèque départementale de prêt de Digne qui est la seule, sortant du lot, à présenter régulièrement de riches expositions itinérantes dans les médiathèques du 04 - derrière leurs discours trompeurs, de moins en moins au fait de la qualité et donc de la valeur des richesses patrimoniales des territoires sur lesquelles elles sont implantées. Aussi, pour Martel, ce sera peut-être bien un chinois passionné, ou un qatari bien intentionné, qui ranimera durablement la flamme ! Et au fond peu importe puisque sur place rien ni personne ne bouge jamais le petit doigt pour seulement entrouvrir un peu le coffre des finances publiques afin de mettre le grand peintre qu'est Martel à l'honneur dans son département, et de façon permanente.

Né au village de Revest-du-bion le 13 décembre 1869, Eugène Martel découvre très tôt son destin en dessinant prodigieusement. Si bien qu'il est dirigé vers Grivolas en Avignon. Grivolas qui lui-même, au bout d'un an d'enseignement, invite ses parents à lui faire intégrer l'atelier de Gustave Moreau à Paris où il restera six années aux côtés, entre autres, de Bussy, Matisse et Rouault.

Ces fameux ateliers, parmi les plus prestigieux de son temps, furent pourtant pour lui, disait-il, des sortes de prisons et des dizaines d'années plus tard il confia, avec une émotion certaine et un peu comme en forme d'aveu à son jeune ami Serge, « travailler à retrouver l'authenticité de (ses) œuvres de jeunesse ». Celle du temps où il n'avait encore rien appris, puisant tout en lui-même selon sa propre technique et les canons de la beauté selon son cœur et en ce monde paysan dont il était issu et auquel, il voua sa vie durant, un culte véritable, éternisant des moments et des scènes de vie campagnarde pour les mettre à l'abri de l'oubli et de la destruction totale par les mérites de son art.

Culte fervent, scrupuleux et presque maniaque ; le sujet de chaque toile le menant, techniquement, à repousser une fois encore et chaque fois encore un peu plus, ce que Serge appelait à son endroit « les frontières de l'impossible ». Cela pour immortaliser - en en réalisant par la peinture le seul sauvetage alors encore possible - une authentique civilisation en train de faire naufrage sous ses yeux par l'imparable disparition progressive du cheval. Disparition programmée à court terme par l'évolution des techniques allant de pair avec un nouvel élan de la course au fric dans les hautes sphères de la finance et de l'agro-alimentaire. Civilisation paysanne dont Martel, en tant que peintre, a été lui-même l'un des très hauts flambeaux puisque son œuvre d'artiste en perpétue aujourd'hui à jamais la force et la vigueur de la flamme. Tout cela aussi, comme pour sauver sa propre âme, en somme, au tribunal de sa conscience, et surtout ne pas trahir l'esprit des paysans de ce temps sur aucun point, voulant rendre ainsi à ces derniers un éternel hommage d'admiration et les vénérer, faute de mieux encore à faire. Il est donc facile de comprendre pourquoi l'exigence spirituelle de cette quête héroïque mena Martel jusqu'au bord du désespoir, l'ayant placé d'abord lui-même au front, en première ligne. Sa grande sincérité morale et artistique lui coûtant cher du point de vue psychologique, Martel eut sa part de nuit obscure et pensa au suicide. Dans ces conditions, à la fois personnelles et historiques, Martel souffrit un martyre mais paya sans remords - toutes les qualités de son art hautement aristocratique témoignent à jamais en sa faveur.

Peintre exigeant et scrupuleux comme il n'y en a peut-être plus à ce degré extrême, il fut effectivement forgé et trempé par le caractère sévère et altier du plateau d'Albion, sa terre natale, dont il fit le portrait à travers celui de ses habitants, à travers ses autoportraits parfois réalisés - sa grande spécialité - à contre-jour (c'est-à-dire peut-être aussi, au figuré, à contretemps) où passe sa grande, grave et forte solitude ; engagé qu'il était, corps et âme, dans une entreprise picturale quasi prométhéenne : n'est-ce pas que tout ce que Martel souffrait en esprit et dans sa chair au chevalet, sa peinture le gagnait en force et en santé ?

Il fut marqué à vie par les heures noires et vert de gris de la deuxième guerre mondiale, également par la déception, la cassure nette, de son amitié pour Jean Giono en qui il entrevoyait - rien que cela ! - un messie des temps modernes, un prophète ; négligeant hélas l'homme et ses travers temporels sur lesquels cette trop haute estime se brisa tout d'un coup à cause d'une parole bien malheureuse du grand écrivain.

Rupture après laquelle - ayant du coup, dépité, brisé ses pinceaux - il ne les reprendra qu'une seule fois pour un ultime autoportrait pathétique -  véritable interface entre la poursuite de sa vie spirituelle et sa toute prochaine mort physique. Les deux s'y trouvant entrelacées, méditées en miroir, grâce à un art parvenu à son plus haut degré d'expression. Autoportrait peint à l'heure exacte où pour lui sonne la vieillesse puisqu'il est à ce moment-là contraint de quitter son cher Revest pour aller finir ses jours chez ses neveux de Bollène, dans le Vaucluse.

Vieillesse douloureuse moralement, tragique même, faite d'insatisfaction maladive face à lui-même et face à son travail d'artiste qui pourtant sans cesse, un tableau après l'autre, contredit la mort.

MartelTante Thérésine, dessin de 1897. (La vieille femme à la perle ?).

Chez Serge où, posée sur le manteau de la petite cheminée qui fait face au chevalet, une petite photo de lui veille discrètement sur l'atelier, Martel revient encore souvent dans la conversation : « Mon admiration pour les portraits au dessin, d'un trait parfois à souffle retenu, ou d'une vigueur incisive, va au-delà de tout éloge. Chez lui, ils expriment par-delà la profonde ressemblance, le caractère et l'âme de chaque être.

Comment ne pas sentir et voir dans le portrait de son père, de l'oncle et de bien d'autres, toute la vie qui les a pétris tels qu'on les voit... Il faut en être l'héritier depuis plusieurs générations pour l'exprimer avec autant de force et d'authenticité.

On pense à Clouet. Et comme on dit “ le grand Clouet”, on peut dire “ le grand Martel ”».

 

Une lettre d'Eugène Martel
Texte de Serge sur Eugène Martel.