Voici, choisie au hasard, l'une des nombreuses lettres qui constituent la riche et abondante correspondance Martel-Fiorio. Celle-ci, contrairement à l'habitude, n'est pas manuscrite, sauf pour ce qui est de corrections et de notes annexes. Sa rédaction s'étale sur trois jours, du 2 au 5 mars 1940. Elle a été envoyée à Serge depuis Sault, à Taninges, d'où, une fois démobilisé, il ne va d'ailleurs pas tarder à décoller pour aller vivre en paysan à la ferme du Vallon dans le Tarn-et-Garonne et s'y engager en même temps tout entier, corps et âme, avec sa famille, dans l'héroïque aventure de la Résistance.

Martel l'a, cette fois, sans aucun doute dictée à la secrétaire de son neveu notaire à Sault puis, avant d'en cacheter l'enveloppe, en a corrigé les fautes de frappe, y a ajouté quelques notes manuscrites dans les marges et apposé sa signature au pied de la dernière page. Martel travaillait lui-même épisodiquement dans cette Etude notariale pour gagner son pain, car sa peinture ne lui était pas, pour cela, d'un bien grand secours. Par une porte ouverte, une toile de lui en restitue l'ambiance paperassière et le minutieux désordre dans un espace exigu.

Étant en art, comme d'ailleurs en tout autre domaine, d'une exigence et d'une application toutes deux extrêmes, Martel produisait peu, lentement, méditant longuement ses sujets et son œuvre en cours elle-même, à mesure, en même temps qu'il la peignait. Le tout dans un esprit perfectionniste qui se situait à une limite voisine du pathologique en faveur de laquelle, à leur façon, les pages de cette lettre, pourtant ferventes, témoignent aussi. Ainsi, on peut par exemple lire dans sa biographie que l'un des ses autoportraits est resté huit années en chantier sur le chevalet sans que pour cela il en soit finalement satisfait !

Pour celles et ceux à qui Martel est méconnu ou étranger, il faut donc tout de suite préciser qu'issu du milieu paysan il est un peintre classique* extraordinaire, né en 1869 à la ferme de Pierrerousse sur la commune de Revest-du-bion, dans les Alpes de Haute-Provence d'aujourd'hui, autrefois Basses-Alpes.

En 1891, à 22 ans, il est chez Pierre Grivolas en Avignon. À la vue de ses dons, celui-ci monte, en juillet de la même année, au Revest convaincre ses parents de l'envoyer à l'École des beaux-arts de Paris dans l'atelier de Gustave Moreau.

Six années durant, il y est le condisciple de son ami Simon Bussy, de Matisse, Rouault et Milcendeau, Marquet, Vuillard, entre autres.

* Quoi qu'en dise le titre de l'ouvrage-catalogue qui lui a heureusement été consacré aux éditions Alpes de Lumière : Eugène Martel, redécouverte d'un peintre moderne.

Marteldevant l'Oncle FortunéEugène Martel photographié dans sa petite maison de Revest-du-bion devant son éloquent Portrait de l'oncle Fortuné, 1922. Photo x

En 1898, il revient peindre au Revest, presque jusqu'à sa mort survenue en 1947 chez ses neveux de Bollène, dans le Vaucluse, auprès desquels il s'était retiré trois ans plus tôt.

La parution de Colline, en 1929, lui fait admirer et rencontrer Giono dont il envisage de faire le portrait au printemps 37. En 38, Martel découvre le Portrait de Giono à l'étoile et à la colombe peint par Serge quatre ans plus tôt, et s'en enthousiasme ; voulant au plus tôt faire la connaissance de ce jeune peintre. Serge a alors vingt-trois ans et Martel soixante-sept. C'est Giono lui-même qui conduira Serge sur le Plateau d'Albion à la rencontre d'Eugène. Et l'amitié, fervente, pleine d'admiration et d'estime réciproque, naît et s'installe spontanément entre eux pour ne jamais se démentir.

Comme je l'ai écrit plus haut, s'ensuivra une importante correspondance, assez régulière, entrecoupée de visites de Serge, elles, épisodiques, parce que les deux peintres habiteront toujours loin l'un de l'autre. Coïncidence donc d'autant plus troublante et émouvante que la suivante : quand Serge jettera l'ancre en Haute-Provence, Martel lui — si je puis écrire — dans le même temps, s'en envolera : à tel point, stupéfiant, que le jour même où Serge arrive et se pose définitivement à Montjustin est, sans qu'il le sache sur le moment, également celui des obsèques de Martel dans le tout petit cimetière de son cher Revest !

Le sujet de la relation entretenue par ces deux peintres hors du commun étant, sinon inépuisable, du moins fort étendue et très profonde à bien des points de vue, je préfère, pour aujourd'hui, laisser le lecteur prendre sans plus tarder connaissance de cette longue lettre dense comme le sont également la plupart des autres contenues dans cette correspondance à ce jour encore inédite, où seules subsistent les lettres de Martel. Celles de Serge ayant, hélas, été détruites dans l'inondation de la cave où elles étaient entreposées  avec celles d'autres correspondants.

 

Ci-dessous, un courrier reçu d'Elisabeth Juan-Mazel, arrière-petite-nièce d'Eugène Martel.

Bonjour,

Michèle Ducheny m'a fait découvrir votre blog consacré à Serge Fiorio et m'a fait suivre l'article que vous allez y publier en février. Félicitations pour tout ce travail fort intéressant. Vous avez, dorénavant, un visiteur supplémentaire...
J'essaie, avec plus ou moins de succès, de promouvoir l'œuvre d'Eugène Martel qui est mon arrière-grand-oncle. Il vivait retiré, mais, paradoxalement, entretenait une volumineuse correspondance. Ses lettres ont été, en général, conservées. Je vois que c'est le cas pour celles adressées à Serge Fiorio. Malheureusement, les lettres de ses correspondants sont pour la plupart perdues, probablement lors d'inondations à Bollène (lettres de Giono, Seyssaud, Bussy... et peut-être de Fiorio?) 

La lettre que vous publiez a été écrite alors que Martel était venu à Sault pour garder l'étude de son neveu mobilisé. Ses neveux subvenaient à ses besoins et Martel, en contre-partie, les aidait lorsqu'il le pouvait.

Martel va évoquer ce courrier dans une lettre écrite le 30 mai 1940 à son vieil ami Emile Godefroy, disant qu'il vient "de satisfaire à la manie des vieux de s'adresser aux jeunes gens".

Il me semble que le fait d'en garder copie montre qu'il a déjà en tête d'écrire, pour transmettre son expérience de peintre, sa "Lettre aux jeunes", à laquelle il va s'atteler par la suite. Bien évidemment, ses difficultés d'expression vont le rattraper et il ne mènera pas ce projet à terme. Vous avez bien vu le rapport entre sa peinture et ses écrits...

Il avait déjà correspondu avec de jeunes peintres, notamment, en 1924, avec Valérie Martel, une jeune cousine qui étudiait alors le dessin à Paris en vue du professorat. 

Pierre Martel a beaucoup insisté sur l'importance de l'amitié de Serge Fiorio pour Eugène Martel, à un moment où il avait perdu confiance en Giono.

Bonne réception.
Bien cordialement,

Elisabeth Juan-Mazel.

 

Ci-joint un visuel de l'autoportrait de 1938 que vous évoquez, où Martel a, dit-il, "épuisé les ressources de son art", et qui est le symbole de ses difficultés de création.

Tableau Martel

Lettre Martel 1

Lettre Martel 2

Lettre Martel 3

Lettre Martel 4

Lettre Martel 5

Lettre Martel 6

Lettre Martel 7

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Martel et Bussy. Autour de deux portraits de Raoul Martin enfant.
Eugène Martel peint par son ami Simon Bussy.
Eugène Martel et Simon Bussy au Contadour.

Texte de Serge sur Eugène Martel.
Un autre témoignage de Serge concernant Eugène Martel.
Une lettre d'Eugène Martel.
Eugène Martel.
Présentation de Serge Fiorio et de sa peinture par Eugène Martel.1942.
Images d'Eugène Martel par son ami Maxime Girieud.
Giono au secours de Martel.

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 Giono et la peinture.

et aussi :

 Giono et les peintres, le site de Michèle Ducheny.

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Un blog très intéressant à propos de peinture : LE BLOG DE FANFG - http://fanfg.canalblog.com/