Luc Dietrich

   L’ami de Serge occupe une place à part dans l’histoire de la littérature française. Comment cet écrivain et photographe encensé par ses pairs, proche de Jean Giono, de Jules Supervielle, de Paul Éluard, de René Barjavel ou de Max Jacob a-t-il pu tomber ainsi aux oubliettes de l’histoire et n’être plus l’objet d’admiration que de quelques initiés ? Sa vie courte (il est mort à 31 ans en 1944 sous les bombardements de la Libération) et son œuvre brève suffisent-elles à expliquer la relative indifférence dans laquelle on le tient aujourd’hui ?
   « Que Luc Dietrich soit proprement méconnu, m’écrivait Jacques Borel peu de temps avant sa mort, c’est là pour moi une indignation qui ne date pas d’aujourd’hui. » Non seulement parce que son œuvre écrite et photographique est remarquable, que sa vie, ferment de ses livres, est digne d’un roman de Dickens, que ses amitiés sont belles, mais aussi parce que l’aventure spirituelle dans laquelle il s’est engagé pour tenter de donner un sens à sa vie est édifiante.

   Luc Dietrich est né à Dijon, en 1913. Il connaît une enfance misérable auprès de parents esclaves de la drogue.
   Le suicide du père, en 1919, laisse Madeleine, la mère, en plein désarroi. Luc Dietrich a six ans. Madeleine enchaîne les cures de désintoxication et multiplie les tentatives de suicide.
   L’enfant est alors recueilli par des parents qui se débarrassent de lui en le plaçant à Paray-le-Vaucluse (Seine-et-Oise), un asile pour enfants anormaux. Il y passera deux ans. « Les uns avaient des crânes comme des tabourets ou comme des champignons. Ils avaient des oreilles en forme de corne, mais qui bougent, ou bien flottantes comme des nageoires. D’autres des bouches qui leur sortaient du nez. Un autre possédait six doigts de pieds et quand on lui donnait deux billes, on avait le droit de les voir, de les toucher, de les compter. »
   Enfin, un jour de 1922, Madeleine vient le tirer de cet enfer. Mais le bonheur est de courte durée. Madeleine replonge. Luc est placé comme valet de ferme à Songeson, dans le Jura. Il ne retrouvera sa mère qu’un an plus tard, à Paris. Pour subvenir à leurs besoins, il tire la charrette à bras pour des maraîchers, fait la plonge, travaille comme correcteur pour l’Argus de la presse - bien qu’il n’ait jamais été à l’école. Il écrit, déjà, des poèmes qu’il rêve de publier.
   La mort de Madeleine en 1931 d’une crise de tétanos, consécutive à une prise de laudanum, achève de le désorienter. Madame Arlette, une jeune femme liée au milieu de la pègre, le recueille alors, en fait son amant avant de l’initier au trafic de la drogue. Luc Dietrich traverse ces années noires comme un somnambule, vacillant entre dégoût et désespoir. Il est, ainsi qu’il se décrira lui-même, « comme l’un de ces noyés qu’on pourrait croire vivant tant le courant les anime de gestes ».
   Nul doute que sans la rencontre de quelques personnages d’importance, l’homme se serait perdu corps et âme.

   C’est le poète chrétien Lanza del Vasto qui, le premier, lui apprit à s’observer dans son tumulte, lui révéla ses talents d’écrivain et le poussa sur la voie de la morale et de la connaissance.
   À l’époque, Lanza del Vasto n’est pas encore Shantidas, « le serviteur de paix » ainsi que Gandhi, qu’il rencontra en Inde en 1937, le nommera. Il n’a pas encore fondé la communauté de l’Arche, inspirée des ashrams du Mahatma, qui, durant des décennies, luttera contre la guerre, la bombe atomique et la société de consommation. Il est un philosophe et un théologien brillant mais lassé des honneurs et des relations mondaines. En cette année 1932, il a fui les salons littéraires de Berlin pour Paris où il cherche à donner un nouveau sens à sa vie. Il loge dans un grand dénuement dans une petite chambre d’hôtel de l’Ile Saint-Louis, jeûne et court la ville pieds nus à la recherche de lui-même. C’est son double qu’il va rencontrer, un jour de juin, sur un banc du parc Monceau. « Nous nous sommes rencontrés pour la première fois en juin 1932, raconte Dietrich. À l’heure vide de midi, un jour que le soleil faisait briller les rameaux du parc, je cherchais un coin tiède et un banc. Cette clarté qui pénétrait au cœur des choses ajoutait à mon malaise. Une grande ombre passa devant moi et quelqu’un s’assit à l’autre bout du banc (…) Je tournai de ce côté un regard filtré et j’aperçus un corps semblable au mien, replié, tout en lignes cassées. Derrière le banc, nos ombres sœurs avaient une fuite égale. »
   Dès lors, les deux hommes ne vont plus guère se quitter.
   Dietrich s’accroche à Lanza del Vasto (de 12 ans son aîné) comme un naufragé à une bouée de sauvetage. Il quitte sa dangereuse maîtresse, trouve refuge en banlieue, se bat régulièrement avec des petits caïds, et s’en vient presque tous les jours (quand il n’est pas malade ou blessé) tambouriner à la porte de Lanza del Vasto pour le presser de questions : « Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce que le bien, le mal ? »
   Del Vasto est troublé par ce garçon « aux mains comme des branches d’arbre ». Non seulement parce qu’il a lui-même toujours été fasciné par les gouffres, les zones d’ombres que recèle chaque homme (en témoignent les deux ouvrages qu’il consacra l’un à Gilles de Rais, l’autre à Judas), mais aussi et peut-être surtout parce qu’il se rend soudain compte que toute sa philosophie ne lui est d’aucune utilité pour venir en aide à son nouvel ami. Devant ce garçon qui vacille devant la vie comme une tige sous le vent, les masques tombent.
   Lanza del Vasto entraîne alors Dietrich dans sa maison de famille, en Italie, sur les hauteurs de Florence. Durant trois mois, les deux hommes vont vivre une aventure humaine et littéraire fascinante. S’inspirant de la méthode de Freud qu’il connaît par les livres, del Vasto demande à Dietrich de lui raconter ses rêves. À la grande surprise de l’apprenti-psychanalyste, Dietrich ramène de ses voyages nocturnes d’extraordinaires morceaux de poésie. « Tout ce qui sortait de sa bouche à ces moments-là ressemblait à ces choses que la mer a faites étranges et riches, se souviendra Lanza del Vasto. La parole fondue au souffle devenait musique et joyau. Les trouvailles d’une beauté rare montaient d’une source inépuisable. Je l’écoutais, suspendu. » Le jeu est lancé. Non content de raconter ses rêves au Grand ami, Dietrich lui parle maintenant de son enfance et de son adolescence désarticulées. Lanza del Vasto est bouleversé. Pour lui, cela ne fait aucun doute : la guérison mais aussi la rédemption de son ami passeront par l’écriture, la mise en forme de ces années noires. Ainsi naît Le Bonheur des tristes que Lanza del Vasto n’hésite pas à qualifier de « confessions ». L’intérêt de ce livre tient tout autant dans son ambition cathartique, que dans la façon dont il a été écrit. « Il n’y a pas un seul mot qui n’ait passé par sa bouche et puis par la mienne, écrira Lanza del Vasto. Je le laissais parler d’abondance, parfois des heures de suite. Puis, après un quart d’heure de silence, je lui dictais un carré de texte si c’était une poésie, ou bien dix pages de récit. Dans le manuscrit du Bonheur des tristes il y a des chapitres entiers de ma main composés de mémoire tandis que Luc était à Paris. »
   Au mois de décembre 1934, le livre est achevé. C’est un Robert Denoël enthousiaste qui accepte de le publier.
   L’année suivante, le roman est présenté au prix Goncourt. On parle d’un « Grand Meaulnes au vitriol. » Il ne recueillera qu’une seule voix : celle de Roland Dorgelès. Il n’empêche. Denoël croit en Dietrich : « J’ai besoin de chefs-d’œuvre, lui écrira-t-il un jour, alors pensez à moi ». Un contrat est aussitôt signé pour un album de textes-photographies : Terre, qui paraîtra en 1936 et qui enthousiasmera Jean Giono : « C’est un livre où vous avez enrichi des photos avec vos poèmes magnifiques. Donnez-le moi, je vous donnerai un des miens, tout ça en dehors – oh bougre oui – de tout le côté homme, et de lettres. J’ai toujours tout fait comme un enfant alors faisons cet échange tout simplement parce que j’ai envie de ce que vous avez et vous voulez ce que j’ai. »
   Mais Dietrich, malgré son succès, est encore fragile psychologiquement. Le départ de Lanza del Vasto en Inde, en décembre 1936, le laisse désemparé. Le nouveau roman qu’il a commencé : L’Apprentissage de la ville, piétine. Il replonge dans ses anciens travers, revoit Madame Arlette, multiplie les conquêtes amoureuses, tombe gravement malade et va même jusqu’à acheter un revolver pour mettre fin à ses jours.
   La visite providentielle de Philippe Lavastine (alors employé des éditions Denoël) va le sauver. Philippe Lavastine n’est pas seulement un écrivain, un essayiste et un historien de talent. Il est aussi un élève de Gurdjieff, un maître spirituel caucasien qui propose avec méthode et application de s’éveiller à la conscience de soi. Il suffit de quelques instants à Lavastine pour percer l’origine du mal de Dietrich : « Vos souffrances, lui demande-t-il, sont-elles réelles ou imaginaires ? » Pour Dietrich, c’est la révélation : “Parle avec Philippe [Lavastine]. Je lui parle de mon système, il me parle du leur et le mien me paraît tout miteux. Philippe le démolit. Il me faudra refaire le jardin. Celui d'aujourd'hui est trop commode ”.
   Dietrich se lance dans l’enseignement de Gurdjieff avec la certitude d’avoir enfin trouvé une terre solide sur laquelle marcher. Jusqu’en 1944, encordé avec quelques amis, dont René Daumal, Louis Pauwels, Jacques Baratier ou encore Geneviève et Louis Lief, un couple de pharmaciens du Plateau d’Assy chez qui il fera la connaissance de Serge, il gravira les pentes abruptes et périlleuses de l’expérience spirituelle.
   Lorsque Lanza del Vasto rentre d’Inde en 1938, il retrouve un Luc Dietrich toujours vacillant mais animé d’une foi nouvelle. Les deux hommes s’attellent à l’écriture de l’Apprentissage de la ville sur le mode que l’on connaît. Le livre paraît chez Denoël en 1942. « Ô Luc Dietrich vous avez écrit un livre bouleversant, d’une beauté exceptionnelle, lui écrira Paul Éluard. Tant de détails me touchent intimement : les XI et XXVII de La Main de sang, les XVIII et XXXIV des Prisonnières (…) Je l’ai lu en une nuit. J’en ai rêvé. J’ai rêvé de vous les deux nuits suivantes… Mais votre héros est-il vraiment plus fort que les fées ? Perdra-t-il cette force, sa solitude, en perdant sa jeunesse ? je voudrais vieillir vite pour lire votre prochain livre… »
   Le destin ne permettra pas à Luc Dietrich de publier un autre roman de son vivant. En 1944, alors qu’il se trouve à Saint-Lô où il prépare un livre sur les aliénés mentaux, un orage de bombes américaines s’abat sur la ville. Dietrich est blessé au pied, sans gravité apparemment. Malheureusement, la septicémie gagne la jambe. Transporté à Paris, à la clinique Lyautey, il meurt le 12 juin 1944, privé de parole et paralysé du côté droit. « Quand j’entrai dans sa chambre, se souviendra Lanza del Vasto, le spectacle que je vis arrachait les larmes et j’eus bien peine à lui faire mon salut. Ma voix retomba sans réponse entre les murs blancs de la pièce. Il me regardait avec des yeux brûlants et dans sa face la mort montra les dents déjà. (…) Je lui parlais de la maison de campagne que je lui avais préparée pour sa convalescence, de la chambre, du jardin où tout l’attendait. Il toucha la toile bleue de mon vêtement couvert de poussière. Il m’écoutait au-delà des paroles, me voyait au-delà de mon image, il était déjà passé au-delà. (…) Trois jours plus tard, vers le début d’après-midi, il passa. Le grand corps qu’avait abandonné la tempête de l’agonie revêtit une majesté suprême. Entre les murs blancs, il ressemblait au pharaon couché dans les bandelettes. »

   L’œuvre et l’aventure humaine de Luc Dietrich restent, dans l’histoire des hommes et de la littérature, incomparables. Soixante-dix ans après sa mort, c’est à nous qu’il adresse ces fabuleuses et inquiétantes interrogations : « Et vous, qui êtes-vous ? Que faites-vous de votre vie, que voulez-vous ? »

   « Le poète vient qui nous dit que le monde est sans limite, écrivit un jour Paul Éluard à propos de Luc Dietrich. Le poète vient et les questions qu’il nous pose, nous mourrons de les oublier. »

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 Notice

Romancier, biographe et scénariste de bandes dessinées, Frédéric Richaud est né en 1966 dans le Vaucluse.
L’œuvre et l’aventure humaine de Luc Dietrich le poursuivent depuis plus de vingt ans.
Il a publié une biographie de Luc Dietrich aux éditions Grasset et préfacé ses deux romans parus aux éditions Le Temps qu’il fait.
Il vient de publier une biographie de Lanza del Vasto, aux éditions Grasset : Voir Gandhi, l’extraordinaire périple de Lanza del Vasto.

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(Clic sur le texte pour une meilleure lecture.)

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Quelques liens :

L'ami Luc Dietrich
Amis de Lanza del Vasto et blog Serge Fiorio.

Portrait de Lanza del Vasto (chapitre XII d'Habemus Fiorio !).
Une lettre du 12 février 1941.
Ô belle à la fontaine.

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Cahier Luc Dietrich

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Bibliographie sommaire

 

Le Bonheur des tristes, Denoël, 1935 ; Le Temps qu’il fait, 1995

L’Apprentissage de la ville, Denoël, 1942 ; Le Temps qu’il fait, 1995

L’Injuste Grandeur ou le livre des rêves, précédé de Histoire d’une amitié, Le Rocher, 1996

Poésies, reprenant Huttes à la lisière, Le Rocher, 1996

L’École des conquérants (chapitres inédits du Bonheur des tristes), Éolienne, 1997

Demain, c’est le possible suivi de Lettres à René et Véra Daumal, Éolienne, 2011