Tout ami lointain est pour nous comme un astre, là-bas, qui brûle et brille, qui est présence, qui nous fait signe : qui, de son feu et de sa flamme, contrebalance heureusement le poids du monde et de sa nuit.
   Tout artiste que l'on admire, tout artiste vivant, est comme un astre qui rayonne - et l'on sait, et l'on se dit que, là-bas, une main attise fidèlement le fourneau, broie le pigment, ponctue le poème ou la page ; on est de cœur avec ce cœur contemporain, avec ce travail quotidien, là-bas, qui ajoute chaque jour aux trésors du monde.
   Mais quelle plus vive et chaude lumière nous éclaire, nous réchauffe si l'artiste est un ami... Et quel discours tenir sur elle qui ne soit, au prix de ce qu'elle nous donne, dérisoire ; qui ne soit, quoi qu'on fasse, un méchant témoignage ?

Claude-Henri Rocquet

 

   Entre enfance et adolescence, c'est souvent là l'heure propice dans la vie de chacun où chacun passe, en général, quelque première porte essentielle au développement de son parcours personnel. Parfois plusieurs à la file, allant ou poussé toujours plus avant grâce à un livre, puis à un autre, grâce à un rêve déterminant, un signe, à l'occasion d'une rencontre et puis d'une autre encore, la visite d'un lieu, le surgissement d'un handicap qui redirige, d'une douleur physique, mentale ou morale, finalement transformée en tremplin, etc, à l'infini, et autant que nous sommes.
Autrement dit, à cet âge-là « des choses nous arrivent » qui, sans attendre que nous fassions le point, nous orientent avec sagesse pour notre plus grand bien, agrandissant par elles-mêmes la conscience très limitée, il faut bien le dire, que nous avons alors depuis notre petite bulle, si ronde soit-elle, de notre être et du monde, de nôtre être dans le monde et lui appartenant. Ces premiers rendez-vous fatidiques se produisent pourtant tout naturellement, comme du bouton éclot toute fleur, la plupart du temps sans tambour ni trompette, ni coup de clairon préalable, comme en douce, mais aussi bien dans une lumière de révélation quasi ineffable et pour cette raison parfois déstabilisante car à ce moment-là, n'est-ce pas : « 
Ce à quoi je ne m'attends pas, c'est cela que j'attends » (« et qui m'arrive forcément », a-t-on envie d'ajouter), écrit justement
Christian Bobin à propos de ce genre d' "opération" intérieure au cœur de laquelle, mobilisées et mises à contribution, des forces nouvelles, jusque-là inconnues, sont à l'œuvre, traçant à mesure en nous, dans le vif, le chemin neuf qui à coup sûr sera bien sûr le nôtre !

Quand au cœur de l'été 1965, à dix ans, j'entrai d'un bond par-dessus le parvis dans l'église haute désaffectée pour y visiter la toute première exposition de peinture - celle-ci de groupe - organisée par les Amis du vieux Banon, mon cher village natal, c'est à l'un de ces évènements alors encore tout à fait étrangers à mon être que je fus ce jour-là confronté en même temps qu'il m'était donné à vivre.
Ah, si je m'y attendais !  J'étais loin, en effet, d'être en mesure de pouvoir me douter que ce franchissement du seuil vers l'intérieur - ô bouche d'ombre fraîche ! - du bâtiment et l'idéale blancheur de lait des vieilles voûtes, serait pour moi à ce point décisif pour la suite : du coup, me la destinant déjà, à vrai dire.

Entrée de l'église haute à Banon

Photo Philippe Mabille

Elle pourtant jusque-là comme depuis toujours et pour toujours fermée, mais cette fois grande ouverte pour les deux semaines que dura - inaugurale - l'exposition de groupe en ce lieu, cette lourde porte à deux épais battants de bois de chêne m'ouvrait soudainement à un subtil et conséquent "rappel" sur moi-même ainsi que de façon plus large sur le vaste monde en ce que je distingue aujourd'hui avoir été là l'un de ces rites de passage souvent subis par le plus grand nombre à cet âge délicat où, bien que déjà dessinée en ses grandes lignes, la sensibilité se forme, s'incarne et à la fois s'affine.
Il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte, car de tels phénomènes et leurs conséquences immédiates se vivent d'abord tels quels, et tel que nous sommes alors, à peu près nu et cru, sans accompagnement rationnel d'aucune sorte, sans le secours de la moindre réflexion possible, ni souhaitable d'ailleurs, pour pouvoir ainsi réussir à en passer le cap sans encombre.

C'est que - venons-en au fait -, malgré les fortes présences d'un ou deux Martel, de trois Seyssaud, de quatre Coubine, de gouaches de Sardou et d'aquarelles de Lucien Jacques, une fois ma visite accomplie, je ne me souviendrai, au-dehors, à la lumière réelle du jour, que de ce puissant pied de chardon à trois têtes méticuleusement peint en pacifique guerrier de vigie au tout premier plan d'un délirant plateau de neige sous un ciel que j'adore !

Chardon dans la neige 1

Dès lors, me voilà à jamais, croyez-moi, jamais plus tout à fait le même, l'esprit maintenant propulsé par la grâce initiale d'une seule peinture en direction d'une multitude de découvertes, de rencontres plus ou moins importantes et fructueuses, toutes ayant leur valeur propre et finalement chacune leur chiffre en cette constellation particulière qui, dans le ciel de la vie, est la mienne...

Me restait - six ans plus tard - à rencontrer le peintre, à découvrir son œuvre et à m'en nourrir.

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Trois liens :

Initiale rencontre.

 Le Fonfon

Quelques réflexions.