« Il y a des choses qu'il ne faut pas laisser refroidir. » écrivait Pierre Magnan en première ligne d'une lettre à Serge. Étant de son avis, je vais donc tout bonnement suivre son conseil avant que le temps n'émousse et ne déforme à l'envi ce que je veux dire.

C'est à propos d'une revue - mais pas que, c'est plus vaste ! - voulant, à son tour, elle aussi faire entendre à sa façon quelques roulements de tambours (au pluriel) commémoratifs pour le cinquantenaire de la mort de Giono et, à cette occasion, insérer dans un prochain Spécial Giono le portfolio d'un peintre proche ou ami du génial écrivain.
Lucien Jacques fut d'abord pressenti, comme de bien entendu. Puis, après consultation des "autorités" compétentes, le directeur de cette revue fut gentiment aiguillé vers Serge Fiorio et il me contacta donc, fort aimable, me sollicitant pour un texte et aussi une bonne quinzaine (je ne sais plus combien exactement) de photographies de tableaux à fournir. Jusque-là, rien ne cloche, tout est loyal et bienvenu.
Mais à la livraison de mes deux courtes pages de présentation, celles-ci me sont illico renvoyées "corrigées", tout en ayant subi dans le même temps et par pure méconnaissance tout simplement, l'ajout d'informations complètement erronées... 
De plus, il m'est du même coup encore demandé de revoir ma copie selon certains critères éditoriaux internes à la revue - ce qui, entre nous soit dit, équivaut à ce fameux « C'est gou-ver-ne-men-tal ! » que j'exècre. Mais j'accepte toutefois car il ne s'agit là que de la forme, quoique je sois déjà quelque peu surpris du procédé, précisant cependant en retour que, cette fois, mon texte était arrivé là à sa toute dernière mouture : autant dire, et le précisant noir sur blanc, que celui-ci est alors à prendre ou à laisser. Sous cette pression extrême, on m'assure de désormais l'accepter tel quel, on obtempère. Mais par téléphone, en parole seulement...puisque, on va le voir, les choses ne s'arrêteront pas là.
Voilà bien une revue, me dis-je, qui - en le cas en tout cas - ne laisse effectivement guère de liberté de mouvement, ni ne favorise l'écriture ! Mais bon...
Quatre mois passent encore et nous y revoilà tout récemment pour, rebelote, un nouveau rappel à l'ordre ! Monsieur X, mon interlocuteur, m'apprend que le comité éditorial s'est réuni il y a peu, qu'ils ont eu une réunion au sommet entre pontes du dossier Giono, il me cite même le nom de quelques-uns de ses compères - mais quant à par là m'impressionner, makach, c'est râpé ! - et m'annonce qu'il ressort de tout ce symposium que mon texte, tel qu'il est, c'est-à-dire tel que vous allez pouvoir le lire ci-dessous, « ne passe pas », rien à faire. Il me faut - selon lui, leur porte-parole - à toute force le réécrire, en faire quelque chose de « beaucoup plus synthétique », m'avouant tout de go franco, au passage, que ce n'est pas la vie et l'aventure de Fiorio qui les intéresse, mais bien uniquement la récupération et l'exploitation, par leur mise en évidence, de ses liens avec Giono, pardi ! Liens que j'évoque pourtant suffisamment il me semble, à mon sens ici juste ce qu'il faut selon ce qu'ils furent, et en rapport aussi avec le nombre total de lignes autorisées, imparties. Chacun pourra en juger sur pièce.
Dans cette optique, il faudrait donc, comme on ne cesse plus, hélas, de le faire avec Lucien Jacques, "atteler" Serge Fiorio, lui aussi, à la remorque de Giono et qu'ils s'en aillent ainsi tous ensemble à la foire ! (j'ai pas dit de Marseille, hein !).
Que nenni ! merci bien !  J'ai donc arrêté là les frais et, retourné finalement bredouille côté Fiorio, changeant son fusil d'épaule, le brave et valeureux directeur de la revue est, lui, donc reparti à la chasse au peintre-gionesque-au-possible...quelque part dans le triangle sacré Lure-Luberon-Ventoux ! 

Ah, ces accablantes mœurs anthropophages - entre autres ! - de l'actuel monde de la culture, c'est sûr et certain, je ne m'y ferai jamais !
Aussi, messieurs les censeurs bonsoir et ...bon vent à vous tous !

Illustration pour Jean le bleu, huile sur toile, 61x50 cm, 1991

 Fenêtre ouverte sur Manosque. Huile sur toile, illustration-évocation de Jean le Bleu. 61x50 cm, 1991.

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UN AUTRE POÈTE DE LA FAMILLE

Serge Fiorio dont l’œuvre peint respire à la même hauteur que l’œuvre écrit de son cousin Giono.

 Pierre Magnan

    Oui, il s’agit de Serge Fiorio, peintre autodidacte, né le 7 octobre 1911 à Vallorbe, en Suisse, de parents piémontais.
La famille déménage souvent, suivant l’entreprise paternelle  de maçonnerie et de travaux publics vers le lieu de ses chantiers successifs : principalement le percement de tunnels et la construction de ponts.
En 1924, c’est l’installation pour seize ans à Taninges, petit village de Haute-Savoie pour l’exploitation d’une carrière de pierre à ciel ouvert, le chargement de routes et la réalisation de divers ouvrages  de maçonnerie.
Très tôt, à quatorze ans, Serge y travaille courageusement, partageant de bon cœur la rude vie laborieuse des ouvriers carriers. Parallèlement, il les dessine, puis bientôt les peint. Les fêtes de Carnaval également l’inspirent.

    Cousin germain de son père, séjournant souvent en vacances rue des Arcades chez les Fiorio, le Giono tout feu tout flamme des premières années trente s’intéresse tout de suite à ses valeureux essais picturaux, puis, très vite, en 1934, lui demande, péremptoire — en fait pure déclaration d’amour faite à sa peinture ! — de réaliser son portrait.
   Après cette épreuve réussie, d’importance, le jeune artiste autodidacte  gagne encore en assurance, et pour lui, en son art, de nouvelles fenêtres s’ouvrent sur un horizon élargi.
En 1936, dans le but de peindre plus souvent, davantage, Serge quitte la vie de carrier pour s’installer photographe. Cela jusqu’à sa mobilisation, en 1939, à Bourgoin, dans l’Isère, pendant laquelle il s’exprime alors au dessin, au lavis et à la gouache.

    1938 : grâce à son Portrait de Jean Giono alors encore exposé en permanence dans le bureau même de l’écrivain, c’est la rencontre avec Eugène Martel, le peintre de Revest-du-Bion ; en qui Serge trouve, sous l’ami véritable, un guide spirituel plus qu’un maître en peinture. Ils échangent par la suite — et elle durera jusqu’au décès de Martel en 1947 — une abondante correspondance. 

    Son amour de la terre le propulse ensuite, avec son frère Aldo, à Campsas dans le Tarn-et–Garonne où ils vivent leur rêve commun d’être un jour paysans. Cela tout en prêtant très tôt main-forte, mais sans armes, à la Résistance installée dans la région.
Serge y peindra — directement inspirée d’un récit oral de résistants — une moderne Pietà, sa grande toile intitulée La Mort du Camarade, qui est une suite, en quelque sorte, au Tres de mayo de Goya.

   La guerre terminée, les deux frères rêvent maintenant de Haute-Provence ; Serge s’en ouvre à Giono qui aussitôt le dirige vers son ami Lucien Jacques, installé depuis peu au petit village de Montjustin, entre Apt et Manosque. 
Conquis, Serge n’aura de cesse de vouloir s’installer pour toujours sous ce ciel, dans ces lumineux et très purs paysages. Ce que fait la tribu Fiorio toute entière, en 1947, en venant habiter l’ancien presbytère perché tout au sommet du village.
Serge y peint de plus en plus, n’ayant jamais cessé de le faire. Et il commence à vendre beaucoup plus régulièrement, ce qui permet aux Fiorio d’acheter, alors en ruine, des maisons à restaurer, des terres à cultiver, et d’élever aussi un important troupeau de chèvres et de brebis.

   À la fin des années cinquante, peindre prend désormais le pas sur le reste de sa vie : « Effectivement, ma peinture a connu à ce moment-là un renouveau formidable ! » Il peint à la fois calmement et comme un forcené ; s’appliquant toujours autant qu’un bon écolier mais ne s’accordant, par contre, guère de répit dans sa quête, sinon pour aller aux villages voisins faire les courses les plus indispensables, et jardiner. 
Il expose aussi bien dans les villages des alentours qu’à Paris, en Suisse ou en Allemagne. La presse spécialisée et la presse locale parlent de lui, l’encensent, tandis qu’il sourit innocemment aux photographes. 
Après 1970, les expositions Fiorio se font plus rares : amateurs, collectionneurs, franchissent d’eux-mêmes, et de plus en plus nombreux, la porte de l’atelier car, autant qu’acheter, ils veulent aussi rencontrer ce peintre « qui n’a jamais voulu apprendre », sinon par lui-même : « L’ignorance en peinture n’est pas un handicap, mais le point de départ, par les moyens du bord, de découvertes originales. »

   En 1983 Taninges fête le peintre par la première rétrospective de ses œuvres depuis l’année 1932. C’est parce qu’il se trouve, finalement, en manque de tableaux disponibles (son carnet de commandes ne désemplit pas) que verront également le jour d’autres importantes rétrospectives organisées par le Centre Jean Giono, le Château de La Tour d’Aigues et, plus récemment, la Médiathèque de Céreste.

   En 1992, les Éditions Le Poivre d’Âne, de Manosque, publient le premier album intégralement consacré à son œuvre, un livre précieux par le grand nombre d’œuvres reproduites, évidemment ; mais aussi par une alerte biographie du peintre, par des photos signées Pierre Ricou. Le tout couronné de la préface sensible et magistrale de l’écrivain Pierre Magnan. Son succès en est durable, important.

   Et Serge continue de peindre ; un tableau chassant l’autre, jusqu’à la fin de l’année 2007. À partir de cette date, la vie de l’artiste — de quatre-vingt-seize ans ! — se concentre en visites d’amis fidèles et en partage de promenades. Il affiche encore et toujours beaucoup d’humour ; jusque sur la porte, maintenant, de son atelier où il punaise un petit carré de carton portant l’inscription : « Attention ! peinture sèche ! »

   La mort lui pose finalement la main sur l’épaule le 11.01.2011, chez des amis, à Viens, au débouché d’une méditation silencieuse sur Cimabue, le primitif aux ciels d’or.

  Après quoi paraîtront Pour saluer Fiorio précédé de Rêver avec Serge Fiorio et Habemus Fiorio ! tandis qu’un blog lui sera par ailleurs entièrement consacré : sergefiorio.canalblog.com

André Lombard, St-Laurent, Viens, le 30 août 2019.

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On peut retrouver cette page biographique sur le site du Salon littéraire :
Un autre poète de la famille
Fenêtre ouverte sur Manosque . Illustration-évocation de Jean le Bleu. Huile sur toile, 61x50 cm, 1991. …Serge Fiorio dont l’œuvre peint respire à la même hauteur que l’œuvre écrit de son cousin Giono.                                               ... Lire la suite

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Giono au Mucem. Inédite, une somptueuse illustration pour une scène majeure d'Un Roi sans divertissement.
Giono au Mucem : contrepoints.
À propos du fameux et sempiternel peintre-naïf-cousin-de-Giono. 

Le premier portrait de Giono. 1
Le premier portrait de Giono. 2
Le premier portrait de Giono.3
Le premier portrait de Giono. 4 (suite et fin).

Portrait d'Aline Giono enfant au lavis d'encre noire.

Les tribulations du premier Portrait de Giono.