Voilà l'article que Lucienne Desnoues m'avait un jour photocopié et qui, bien des années plus tard, participera à ma rencontre providentielle avec Claude-Henri Rocquet.

En pleine rédaction de Pour saluer Fiorio, je décidai de descendre un moment au marché d'Apt pour un peu m'aérer. Cela sans lâcher cependant le fil de mon travail d'écriture.

Au devant de la vitrine d'un libraire, je remarquai la silhouette d'une sorte de druide à longue barbe blanche occupé à dédicacer un très épais Goya, noir à lettres d'or. L'image de El très de mayo vint alors instantanément se placer en regard de celle en qui je lui reconnus sur-le-champ une suite : La mort du camarade, ce Fiorio de haute époque sur lequel, focalisé depuis quelques jours, j'étais justement en train d'écrire et auquel, tout imprégné de son esprit, je pensais à ce moment-là encore et malgré tout très fort tout en déambulant dans le brouhaha de la foule.

M'approchant un peu plus, je pu lire furtivement sur la couverture, par-dessus une épaule, au passage, le nom de cet auteur que je ne connaissais pas plus au physique qu'autrement et dont nom et prénom ne m'étaient pourtant pas étrangers, me "disaient" même quelque chose. Quelque chose d'insistant qui me restait caché, énigmatique, car dissout dans l'air ce matin-là - aimantation de signes concordants, somme de rencontres au carrefour sous les auspices d'Hermès, le dieu des chemins, des rencontres, des correspondances : hasard objectif à l'œuvre, cher à André Breton et aux surréalistes.

Remontant la rue marchande, je me parlai tout haut, l'esprit véritablement en chasse, essayant de retrouver dans les diverses couches en millefeuille de ma mémoire d'où pouvait bien me venir ce sentiment de déjà connu vis à vis du nom de cet écrivain là en dédicace. D'un coup, Fiat lux !, un néon s'éclaira dans ma tête et je pus faire le rapprochement, puis la soudure, avec l'article photocopié jadis par Lucienne ! Cet homme inconnu de moi en était bel et bien l'auteur ! Auteur dont Lucienne ne m'avait jamais rien dit, voulant peut-être ainsi me laisser le plaisir de faire tout seul sa découverte, je ne sais.

Joyeux et fort de cette petite victoire, je retournai vers la librairie et, l'index pointé vers le ciel, je m'adressai à l'imposant personnage, lui lançant d'entrée, sans aucun mot de politesse :

- Vous avez écrit il y a longtemps un article sur Lucienne Desnoues et Jean Mogin !

Oui, c'est vrai, il y a si longtemps, mais comment le savez-vous ? En avez-vous eu connaissance ? Et peut-être les connaissiez-vous eux-mêmes, ou bien en poésie ? Ce fut, comme on dit, un feu roulant de questions auquel je m'appliquai de répondre à mesure !

Ce sont des amis, maintenant de longue date, et c'est Lucienne elle-même qui m'avait photocopié votre article à sa parution pour que je le lise chez moi tranquillement.

Nous étions en 2009, Jean et Lucienne étaient morts depuis - 86 et 2004 - bien des années ! Mais voilà qu'ils surgissaient tous les deux, ensemble, dans le présent, nous rapprochant, en fait, faisant le lien entre nous !

Échangeons nos adresses, me dit Claude-Henri. Et, en dehors de la poésie, vous intéressez-vous aussi à la peinture ?

Assurément : j'écris en ce moment sur celle d'un ami du nom de Serge Fiorio qui est justement un proche de Jean et de Lucienne !

Inconnu au bataillon ! Faudra me le faire connaître !

Volontiers je m'en charge !

À partir de là, tout alla très vite. En plus de nous téléphoner souvent et longuement, nous nous écrivions. Je projetai tout naturellement d'offrir à Claude-Henri un exemplaire de l'album Fiorio pour cadeau de Noël. Il en fut autrement : un coup de fil de lui me prévint qu'en novembre il revenait signer un autre ouvrage, un Brueghel cette fois, « au même endroit ! ». Je décidai donc tout naturellement d'aller y saluer ce nouvel ami et d'en profiter pour lui apporter l'album. Aussitôt qu'il le feuilleta, émerveillé, il fut conquis.

Et votre prochain livre sur ce peintre - admirable je vois - où en est-il ?

Le tout est chez le maquettiste. J'ai un moment osé penser vous demander une page ou deux de préface, mais maintenant il est déjà trop tard.

Trop tard, pourquoi ? Laissez-moi donc le temps d'écrire à partir de ce que je découvre là et complétez, s'il vous plait, avec quelques-unes de vos pages. Je vous en promets quatre ou cinq de mon cru d'ici un mois !

Mais deux trois jours plus tard, au téléphone : Mon cher André, ça y est, j'ai la première phrase !

Claude-Henri émit bien entendu le souhait de rencontrer l'artiste, « si possible » - car je l'avais prévenu que, approchant les cent ans, Serge était bel et bien en bout de course : un jour bien, un autre moins. Visite à Montjustin, dans l'atelier. Amicale, émouvante, hors du temps, des anges écoutant aux portes, aux fenêtres. Puis sans tarder, ce furent les soixante pages serrées, sensibles et érudites, de Rêver avec Serge Fiorio qui arrivèrent au courrier en une grande et forte enveloppe. Pages que, les découvrant ensemble, je lus dès le lendemain à Serge, en plein air, assis côte-à-côte dans des fauteuils installés au doux soleil d'hiver, pour lui le dernier, tout au bord du jardin abandonné sur terre derrière eux par nos deux amis poètes.

Article C-H Rocquet Desnoues

Claude-Henri Rocquet. In memoriam.
Extrait de Rêver avec Serge Fiorio par Claude-Henri Rocquet.
Rencontre et article de Claude-Henri Rocquet
Claude-Henri Rocquet.
Prix des lecteurs .
Une citation de Claude-Henri Rocquet.
Petite pierre blanche.