Serge est là tout heureux de se retrouver non plus dans le bureau de Giono où, en trois semaines, il avait peint son portrait sur le vif en 1934, mais dans son propre atelier, devant l'objectif du photographe, s'y laissant volontiers immortaliser aux côtés de cette œuvre majeure qu'il a eu, il y a peu — très longtemps cependant, des décennies, après l'avoir de grand cœur offerte au modèle — fort providentiellement l'occasion d'acheter.

C'est son ami Lucien Henri, dit Lulu, Luluberlu, ou encore alias Le seigneur de Forcalquier, qui lui en signala la mise en vente à Paris et qui, après obtention de son feu vert pour l'achat, se chargea — via ses innombrables contacts — de la transaction et de l'acheminement à Montjustin du fameux Portrait de retour au pays natal, sous le ciel de Haute-Provence. 

Pour le coup, et sans doute aussi pour faciliter la vie au photographe, le peintre l'a décroché du mur voisin et installé en bonne place sur le chevalet. Il pose à ses côtés, l'air affable, réjoui même, et les mains visiblement dans les poches, pareil ainsi à un vainqueur auprès de son trophée.

Serge et Giono ensemble nous regardent ! Trait-d'union, commune, une colombe de première force, extraordinaire, est posée sur le bureau de l'écrivain dans l'atelier du peintre...

Entre eux, les jeux de miroirs sont aussi innombrables que les connivences.

Serge et portrait GionoPhoto Van Der Hilst.

Après qu'il eut, lui, accroché la toile sur place, dans son bureau, ce fut sans doute tout de suite après 1938 — date à laquelle Gallimard s'en sert encore pour, selon les mots de Serge, « lancer Le Poids du ciel » (sic !) — que Giono en fit cadeau à son amie la contadourienne et pacifiste Hélène Laguerre (re-sic !). Dès lors, le tableau disparut si l'on peut dire de la circulation, on ne le vit plus nulle part, jusqu'à ce qu'il réapparaisse — vers 1970, succession d'Hélène Laguerre ? — pour être mis en vente et que Serge, bien renseigné, saute, si je puis écrire, sur l'occasion d'en devenir le plus heureux et le plus parfait des propriétaires après des décennies d'une séparation volontaire.

J'allais mentir en oubliant de mentionner qu'en 1942 Hélène Laguerre, alors installée à l'École des Cadres à Mollans-sur-Ouvèze, prêta le tableau pour l'exposition Fiorio ayant eu lieu à la galerie Serguy de Cannes qui, en pleine guerre, demanda au peintre de rassembler pour l'occasion tout ce qu'il pouvait de son œuvre.

Les temps n'étant pas à l'achat d'œuvres d'art, l'exposition fut un fiasco total.

Dans son Rêver avec Serge Fiorio, Claude-Henri Rocquet raconte par le menu comment et combien il avait été impressionné — initiale rencontre avec Serge ! — de sa découverte soudaine et inattendue de ce Portrait de Giono dans une librairie de livres anciens et précieux où l'œuvre était peut-être alors justement à céder discrètement puisqu'elle ne fit pas, nulle part, l'objet d'une vente aux enchères.

Y méditant dessus plume à la main, C-H R en parle d'entrée sur plusieurs pages bien admirables à divers points de vue. En voici la première :

Page RocquetPour ma part, j'ai, des années durant, vu le portrait de Giono accroché dans l'atelier, sur le mur à droite tout près du chevalet où, au moins tout autant que dans la librairie parisienne, selon les mots même de Claude-Henri Rocquet, « cette peinture faisait partie du lieu, fervente, maîtresse, elle devait y demeurer comme une icône dans un sanctuaire, une chapelle. »

Mais un certain jour le vent tourna de nouveau pour elle quand un certain Paul Geniet se rendit en visite au musée du Vieux Château, à Laval...où il parla avec le Conservateur ; il parla bien sûr de la peinture — naïve !!! — de son ami Serge ! tant et si bien...

Et voilà comment, dans les jours qui suivirent, le monsieur descendit dare-dare rendre visite au peintre de Montjustin pour voir ce qu'il pouvait bien lui acheter pour son musée.

Le portrait du Poète dans toute sa gloire lui tapa tout de suite dans l'oeil, bien évidemment, tandis que de son côté Serge envisageait sur-le-champ de s'en séparer : « Je l'ai assez vu maintenant ! »

Ce qui courrouça fort Aline Giono quand elle s'aperçut que la poétique figure de son père avait déserté l'atelier de Serge pour aller enrichir la galerie de portraits du fameux musée :

« Mais enfin Serge ! tu aurais dû nous prévenir avant de traiter ! Ce portrait devait regagner son port d'attache et non pas Laval ! »

« Chère Aline, lui repliqua Serge, à aucun moment, ni toi, ni ta sœur, ni personne d'autre, n'a jamais fait allusion dans ce sens à ce portrait. Pourquoi ne pas l'avoir acheté ? »

« Tu as été plus vite et mieux renseigné ! »

À la suite de quoi, de caractère entier, elle tourna prestement les talons et, donc fâchée pour de bon, descendit l'escalier et prit la porte, tant sa déception était grande, amère et sans appel.

En désespoir de cause, des tentatives de rachat auprès du musée...mais elles échouèrent.

Et mentira celui ou celle qui dira avoir revu encore une fois Aline dans l'atelier de Serge. Ce n'est que peu de temps avant son décès brutal qu'elle confia avoir pris la décision raisonnable de venir se réconcilier avec lui. Mais elle n'en eut pas le temps, la mort lui coupa — hélas bien trop tôt — carrément l'herbe sous les pieds.

C'est sa sœur Sylvie qui, ayant courageusement pris sa relève dans son travail, révéla à Serge cette volonté émise par son aînée de revenir vers lui et, pour faire table rase de toute rancune dans cette affaire, lui proposa en même temps de mettre maintenant en chantier un nouveau portrait de son père !

Ce qui fut fait en 1989.

Pour le visage, Serge se servit d'une photographie de la quarantaine et de l'inspiration puisée dans ses souvenirs de jeunesse. Pour le reste de la toile, il n'y avait plus pour lui, à ce moment-là, aucun problème, sur aucun plan. Tout en discutant avec lui devant le portrait en chantier, j'osai cependant lui suggérer la présence, à gauche, d'un grand cyprès et celle d'un nuage blanc nimbant le visage ; conquis, il fut ravi — et moi aussi ! — de pouvoir intégrer ces deux trouvailles dans l'œuvre.

Je crois que, pour faire bonne mesure, Serge offrit gracieusement une seconde fois le fruit de son travail qui se trouve exposé aujourd'hui (hélas banalement, dans un bureau !) au Centre Giono  de Manosque.

Deuxième Giono II

Photo Dounia Melkeb

Dans Pour saluer Fiorio, j'évoque cet autre beau portrait en ces termes :

Texte deuxième portrait