Serge Fiorio, magicien des couleurs.

   Dans les années quatre-vingt, en tant d'adaptateur de livres pour le théâtre, j'ai travaillé sur les ouvrages de Charles Tillon qui, dans les années soixante, s'était réfugié à Montjustin en quittant le Parti Communiste Français.

Quelle ne fut pas ma surprise, en lisant On chantait rouge, de découvrir que Lucien Jacques - dont je connaissais par cœur son Credo que je disais, chaque semaine, dans un récital poétique qui tournait en Bretagne - avait rencontré et bien connu Raymonde et Charles Tillon.
Je devais donc venir saluer Lucien Jacques enterré dans le petit cimetière sauvage de Montjustin où réside aussi maintenant Serge Fiorio, Henri Cartier-Bresson, et quelques habitants du village, (cimetière mis en valeur dans le film d'Agnès Varda : Visages, villages ).

Mais revenons à ma première rencontre avec ce magicien des couleurs : Serge Fiorio. Faisant part à Charles Tillon, ancien ministre du général de Gaulle, de mon projet d'aller découvrir Montjustin qui se situe pas très loin de Manosque où j'avais réservé une chambre, Charles Tillon me recommande chaudement d'aller y saluer de sa part le peintre de Montjustin.

Quelques jours plus tard, je grimpe avec ma petite voiture poussive jusque sur les hauteurs de ce village où, tout à coup, vous avez le sentiment que le monde vous appartient par la beauté de paysages à couper le souffle.
Je me gare tant bien que mal entre deux tas de cailloux et puis des odeurs de thym et de fenouil me chatouillent les narines, je suis heureux !
Une centaine de mètres plus loin, je frappe à la porte du peintre. Elle s'ouvre et m'apparaît alors un grand homme au visage doux, aux yeux pleins de malice, qui me tend la main. Je me présente et il me propose d'entrer visiter son atelier où, dans un émerveillement, je découvre des tableaux, encore des tableaux ! Ce fut un éblouissement devant tant de paysages magnifiques, plus loin des manèges forains, ici un épouvantail, là encore un autre paysage, mais celui-là sous la neige. Un vrai régal !
Nous parlons, nous échangeons de tout, de rien, à propos de Tillon, de Lucien Jacques, d'Olivier Hussenot, de Lucienne Desnoues, de la vie du village avec ses soirées costumées. Il m'offre une photo de Lucien en train de couper la lavande et quelques Cahiers de l'Artisan édités par celui-ci.

Serge et Louis Boullé

Serge en compagnie de Louis Boullé dans l'atelier. 1989.

À partir de là, je suis toujours resté fidèle à ce rendez-vous estival. Nous allions déjeuner à Reillanne puis j'avais droit, au retour, à une visite de l'atelier où plusieurs œuvres étaient toujours en chantier ; d'autres, terminées, attendant leur propriétaire. Il faut dire que Serge avait un carnet de commande bien rempli !

Ces dernières années, quand j'arrivais chez lui, un jeune homme de belle corpulence se faufilait entre nous comme un chat pour disparaître aussitôt. Il m'a fallu du temps avant de deviner que cette personne n'était autre que l'ange gardien du peintre. Serge vieillissant, il s'occupait de l'intendance et assistait le maître.
Aujourd'hui c'est avec lui que je perpétue mon rituel chaque été à Reillanne, avant d'aller dire un petit coucou à Serge, Lucien et les autres, dans ce petit cimetière qui m'émeut par sa simplicité. Là, en effet, pas de tombeaux de marbre, les dépouilles reposent à même la terre où poussent l'olivier, la lavande et bien d'autres herbes sauvages : « Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière ! »

Au fait, avez-vous reconnu l'ange gardien de Serge ? Oui, sûrement, c'est lui qui aujourd'hui perpétue la mémoire de l'artiste à laquelle il est tout entier dévoué, habité par des rêves fous, et qui a publié deux magnifiques ouvrages que chaque amoureux de l'œuvre se doit de lire absolument.

Voilà donc, rapidement résumée, ma rencontre avec Serge Fiorio et ses peintures. Que dire de plus ? Il y aurait évidemment encore mille choses à raconter, des anecdotes truculentes, d'autres plus graves laissant tranparaître la bienveillance de Serge, son amour de l'humanité, et sa générosité vraie. Tout cela est présent aussi en ses œuvres. Nous invitant à repousser nos petitesses, chaque tableau nous inonde de lumière, augmentant notre degré d'intensité de vie !
Peinture priante, sans artifices : un foisonnement de joie et une source de bonté !

 

 

Louis Boullé dirige actuellement, et depuis des années, le Théâtre vivant de Liffré 35340.

 

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