L'art à l'école

    Dans les États modernes de nombreuses institutions ont été mises en place pour répondre aux demandes exprimées par la société. L'ouverture de l'école aux arts fait depuis longtemps partie de toute pédagogie qui se respecte, c'est une préoccupation partagée aussi bien par les enseignants que par les parents d'élèves.

    C'est ainsi qu'a été créé en France en 2005 le Haut Conseil de l’Éducation Artistique et Culturelle pour assurer la promotion des arts à l'école. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette instance coordonnatrice d'une pratique déjà largement répandue dans les établissements scolaires qui consiste sous des formes diverses à mettre en contact l'enfant avec la création artistique.                                   

    Il y a peu j'ai retrouvé une citation du poète et peintre Max Jacob, ami d'Apollinaire et de Picasso. Cette citation datée de 1941 est la suivante : « La poésie redeviendra humaine ou périra comme inutilité ». Il m'a paru intéressant de la mettre en regard avec la sophistication des moyens employés actuellement pour développer l'art à l'école.

    Le politique s'inscrit dans l'horizontalité, ce n'est pas à lui de décider si l'art doit redevenir humain ou pas. Ce choix relève de l'artiste lui-même. L'action du politique va donc consister à assurer la promotion de toutes les formes d'art, l'« humain » comme l'« inutile ». En poussant le raisonnement à l'extrême, en imaginant la victoire du second sur le premier, on peut donc envisager une gigantesque tuyauterie dans laquelle ne passerait plus que du vide, une tuyauterie n'ayant d'autres buts que de se survivre à elle-même.

    À l'inverse, à l'époque où n'existaient pas encore ces dispositifs codifiés, se sont produits durant le temps d'enseignement des événements d'une grande intensité artistique qui ont laissé des traces durables chez ceux qui les ont vécus. En voici trois exemples.

    Le premier m'a été donné par un ancien élève du Lycée Jean-Aicard de Hyères, aujourd'hui marié à une artiste-peintre. C'était au début des années soixante-dix, un professeur de philosophie, avait amené sa classe chez le poète Saint-John Perse, prix Nobel de littérature, qui s'était retiré sur la presqu'île de Giens toute proche. La rencontre fut lumineuse !

    Le deuxième est relaté dans Sur la page chaque jour, le livre d'entretiens que j'ai réalisé avec Daniel Biga. Le poète niçois fait référence durant sa première troisième en 1954/1955 à un professeur de français, Monsieur Viguier qui l'a ouvert à la « vraie littérature ». « J'ai su par la suite qu'il écrivait lui-même » confie Daniel Biga » en ajoutant plus loin  « Dans ses cours passait encore un peu d'Éluard, de Prévert, de Reverdy, de Max Jacob, etc... En 1955, ce n'était pas courant. »

    Le troisième est encore plus ancien. Il remonte à 1930, année où Jean Bouhier, le fondateur de l’École de Rochefort, est en classe terminale à La Roche-sur-Yon. Son professeur de philosophie s'appelle René Château, c'est un jeune normalien. Il lit en classe Le cimetière marin de Paul Valéry, fait découvrir à ses élèves le premier numéro de la revue Document qui contient des reproductions de Picasso et Paul Klee. Pour le futur poète qui le raconte dans son livre Fortune du poète c'est une révélation.

    Si la transmission artistique est une question de moyens, elle est donc avant tout une affaire de passion, nous pourrions dire de verticalité, c'est-à-dire de dépassement désintéressé et d'oubli du contexte. Nous pourrions ajouter que la manifestation de cette passion est d'une efficacité redoutable.

    S'ensuit donc cette conclusion que c'est à la croisée de l'horizontalité de la préoccupation politique et de la verticalité de l’exigence artistique que devrait se situer cette mise en contact de l'élève avec ce mystère que reste l'art.

 

                                                                                          Jean-Luc Pouliquen

 

Cette page de réflexion de notre ami le poète Jean-Luc Pouliquen vient de paraître dans le numéro 40 de la riche et variée Gazette de Lurs. Nous la publions ici volontiers grâce à l'aimable autorisation de l'auteur. Jean-Luc Pouliquen anime aussi un blog : L'oiseau de feu du Garlaban.

   

Pouliquen 2 Z'éditions