Rarissime photo de Serge parmi les ouvriers de la carrière de Taninges, ou bien prise sur un autre de leurs chantiers, pas loin. Selon toute vraisemblance, lui n'y travaille plus, étant sans doute venu ce jour-là en visite amicale et, aidé d'un retardateur, faire la photo-souvenir !

Photo Serge avec les ouvriersLes ayant tant tous dessinés, pliés en deux vers le sol, bourrant le concasseur jusqu'à la gueule ou cassant vaillamment du caillou à la masse, ayant croqué sur le vif leurs attitudes les plus familières pendant les temps de pause ou de restauration, ayant commencé à peindre à l'huile en les prenant pour modèles, faisant tout bonnement le portrait de certains, il fallait bien qu'une fois installé photographe il retourne - ce qu'il fit souvent - vers les membres de cette autre famille qui, elle aussi, lui apprit à vivre et se photographie au moins une fois ensemble, au milieu d'eux.

Pas le moindre « Cheese ! » n'ayant alors encore atteint les terres d'élection de la tomme à la croûte seronée et du reblochon bien "fait", tous entendirent : « Et maintenant mes chers amis, que plus personne d'entre nous ne bouge, le petit oiseau va sortir ! ». Ce que je trouve bigrement plus poétique, à la Prévert !

Le fait qu'il se soit placé bien au centre, assis, une jambe sur l'autre, mains croisées sur les genoux, en dilettante, est ce qui me fait penser que - vu son âge approximatif aussi - Serge n'est bien venu qu'en visite et ne manie plus la pelle ni la barre à mine ; ayant quitté en 1936 en pensant ainsi bénéficier, une fois devenu photographe, de plus de temps disponible pour peindre. Ce qui ne fut pas le cas puisque, selon ce qu'il en a dit, il ne lui restait malheureusement - mais cependant en toute logique - que les jours les plus sombres pour se consacrer à son art. L'expérience dura trois années, jusqu'à la mobilisation de 39. Après quoi, ce fut la ferme du Vallon, dans le Tarn-et Garonne, une vie rude en trois riches volets, en triptyque : paysan, résistant, peintre malgré et avant tout.

En pied sur ses pattes de devant, le cheval fait corps avec le groupe, comme un homme, compagnon parmi les compagnons, au même titre. On lui pose d'ailleurs la main sur le cou aussi fraternellement qu'on la pose sur l'épaule d'un autre. Cela est très émouvant, dit beaucoup en un des tout derniers et saisissants témoignages du compagnonnage immémorial du cheval dans la vie des hommes - celle-ci jusque-là toujours réglée sur son pas. Les temps modernes ne seront pas drôles, n'est-ce pas Charlot ?

Quand, sous la lampe, les soirs d'hiver, ou bien les jours de pluie épaisse ou de brouillards, Serge sortait ses grosses boîtes en tôle peinte pleines à ras-bord de documents et que ce genre de photo ancienne lui passait entre les mains, tant de choses, traversant le temps comme une flèche, remontaient si bien dans son esprit à la surface qu'il s'en trouvait tout à coup intarissable sur le lieu lui-même et chacun des personnages, leurs faiblesses, leur noblesse, leur destin, et jusqu'à la météo du jour exact où la photo avait été faite. Il se souvenait exactement des noms, des surnoms, des sobriquets, des caractéristiques physiques ou autres, de l'accoutrement, de ce qu'un tel ou une telle avait fait ou dit tel autre jour, à telle heure, dans telle ou telle circonstance, et cela finissait toujours par relever du cocasse ou de l'extraordinaire tout en constituant in fine une histoire, sorte de nouvelle orale que le monstre du temps broyait et avalait, hélas, comme un concasseur. Jusqu'à ce que Serge raconte encore, sous un autre angle, une autre fois, de nouveau ! Les histoires ayant toujours été comme autant de fleurs à son chapeau, qu'il renouvelait à sa guise.

Dans le cas des photos ou des souvenirs d'ouvriers, il faut dire qu'il travaillait avec eux, au même rythme, aux mêmes tâches, dans une confiance réciproque totale, ce qui le rendait à même de pouvoir en donner - y ajoutant souvent son grain de sel - une évocation chroniquée originale. De plus, devenu par là l'intime de tous, c'est lui qui, étant le seul à savoir écrire, rédigeait les lettres à leur famille dont tous étaient éloignés pour de longs mois, parfois pour une année complète. Également, plus secrètes et délicates, quelques vertes ou romantiques lettres d'amour à des princesses. Pour l'écriture de l'italien, j'imagine que ce devait être sur le mode phonétique car il ne l'avait lui-même jamais appris à l'école, mais seulement de routine, par certaines fréquentations de sa famille piémontaise. Encore qu'entre piémontais tous parlaient piémontais avant tout. Enfin, bref, il était leur scribe, certaines choses devant, à l'arrivée, peut-être être lues - ou même mieux, imaginées - entre les lignes.