Avant hier ont eu lieu les discrètes et émouvantes obsèques de l'ami Pierre Ricou au cimetière de Forcalquier. Quelques-uns de ses proches ont à ce moment-là tenu à dire Pierre, l'homme, sa ferveur, le militant pour un monde meilleur, écolo, équitable. Et sa défense, aussi, du grand métier de photographe. Le connaissant bien, ils l'ont fait, chacun, en usant de mots simples, qui sonnaient justes, car doublés de la forte chaleur humaine émanant de leur amitié avec « le couple Pierre-Viviane, Viviane-Pierre » qu'évoquait pour nous tous Pierre Lieutaghi, leur voisin.

Les paysages, la vie des villages et du moindre de leurs hameaux, les personnages, les arbres, les nobles vieilles bergeries en pierres sèches de Lure, le blond portail roman de Ganagobie, les plus humbles granges, et jusqu'à un certain art de vivre, tant de choses qu'il a, par son talent d'artiste, si magnifiquement sauvé pour nous du néant - tout en les vengeant en même temps avec panache d'un tourisme devenu à la fois des plus impitoyablement bébêtes et mercantiles - doivent se sentir désormais bien orphelins, ou orphelines. Le poète-photographe qui véritablement les aimait, et pour cette raison les célébrait si bien selon son cœur, n'est plus.

C'est la Haute-Provence toute entière, matérielle et immatérielle, qui lui doit, image après image, d'être reconnue pour elle-même dans ce regard aimant et qualifié à en rendre l'authenticité, la vérité, la lumière souvent si extraordinaire et surtout intérieure, secrète ; chacune sans masque et, en rien, jamais traficotée. Combien, en effet, tranchent et se différencient par exemple avec toutes les autres ses fameuses cartes postales ! Si peu cartes postales d'ailleurs, au sens banal et usuel, ordinaire, étant avant tout de véritables œuvres d'art avec toute leur charge : le pouvoir humain et surhumain, ineffable, de leur poésie universelle. Témoigner à ce point de la beauté ici si caractéristique d'une contrée, de son identité profonde, de son esprit, sans pour cela en rester malheureusement prisonnier, n'est pas le lot de tout le monde ; mais de ce côté-là, Pierre a beaucoup reçu, à vrai dire autant qu'il a donné.

Carte postale RicouL'une de ses innombrables cartes postales : bouquet anonyme peint (ne dirait-on pas un pur Picasso ?) sur l'un des monumentaux piliers de la chapelle romane de Saint-Donat à Montfort, dans les Alpes de haute-Provence.

Début 1992, Pierre avait été choisi par Danièle Galliot et Maurin Gibert, les éditeurs, pour être le photographe en titre de l'album Serge Fiorio. Ce dont, en parfaite confiance, nous fûmes tous ravis, et Serge rassuré. C'est en grande partie grâce à son impeccable travail de reproduction des œuvres et de son très sensible reportage à l'atelier que ce livre a tout de suite eu un tel succès et continue à être encore tant recherché par les amateurs depuis - belle lurette ! - qu'il est épuisé.

Photo Ricou 3Serge vu par Pierre.

Pour fêter la parution de l'album, Serge réunissait aussitôt chez lui toute l'équipe autour d'une grande bagna cauda, ce plat typiquement piémontais où l'ail, l'huile d'olive et les anchois abondent. Sans parler du fameux Gigondas qui cette fois l'accompagnait ! Je me souviens que, par un heureux hasard, je me suis trouvé assis ce jour-là en face des deux Pierre - Ricou et Magnan - et à un moment donné j'ai compris qu'entre eux, s'étant rapprochés, ils parlaient à voix un peu plus basse de leur prochain livre en commun, celui-là sur Manosque. Puis, tout à coup, j'entendis l'écrivain lancer au photographe, tel quel, mais haut et fort comme s'adressant soudain à toute la tablée à rallonge, ce qui fit même sursauter certains : « Nous devons communier ! ». Hélas, ce livre ne parut jamais, je ne sais pour quelle raison. Mais n'empêche, ce que j'ai entendu là, puis retenu, en dit long sur le niveau de leur complicité et le degré de leur partage : communier n'est-il pas, entre tous, l'un des mots les plus forts ?

Phot Ricou 2Pour faire bonne mesure, terminer la journée en beauté - c'était, si ma mémoire est bonne, le 12 octobre 1992 -, Pierre nous photographia tous ensemble, lui y compris, au pied du chevalet.