On le sait par l'usage que je fais habituellement de ce blog depuis maintenant tout près de trois ans : en bon bas-alpin, je n'aime pas "laisser perdre". En fait, je l'ai même créé pour ça : sauvegarder et valoriser tout ce qui autour de Serge ou le concernant directement mérite, selon mes critères, de ne pas tomber aux oubliettes. Aussi, quand ce matin de bonne heure le texte de Lucienne Desnoues qu'on va lire m'est arrivé entre les mains, constituant - si j'ose m'exprimer ainsi - un royal petit-déjeuner spirituel, je n'eus, dont acte, qu'une envie : l'y faire connaître à quelques-un(e)s qui, j'espère, l'apprécieront à leur façon à sa juste valeur.

Oui, ce fut un plaisir fin, une joie intense, que d'entendre - intacts ! - résonner les mots choisis de Lucienne parlant - bel inconscient prétexte, au fond - de l'écrivain wallon Marcel Thiry : je trouve, en effet, une parenté flagrante à ces pages avec celles du fameux Pour saluer Melville - bien que de contenu plus divers, elles, et plus complexes encore en leurs ressorts cachés qu'il n'y paraît au tout premier abord. Ce Giono-là fait pour moi partie des livres qui, relus, sont encore et toujours bien meilleurs. 

L'écrivain s'étant initialement proposé de simplement nous en présenter un autre qu'il admire en quelques paragraphes, sinon en quelques lignes, mais, contre toute attente, levant soudain l'ancre subrepticement - peut-être bien sans s'en rendre vraiment compte lui-même, parce qu'écrivant alors très vite au large, en pleine mer, je veux dire totalement libre, sous la poussée des plus hautes vagues de la plus haute inspiration - y surfant, en verve, il agrandit son sujet aux dimensions d'un subtil autoportrait auréolé d'un art poétique à la fois précis de détails et en grand angulaire quant à son territoire d'action, à la forme et à ses possibilités quasiment incroyables, en particulier pour tout écrivain de vitrine, bon chic bon genre. Sans parler du commun des lecteurs.

Art poétique comme peut-être peu d'écrivains aujourd'hui n'en possèdent et surtout n'en usent avec autant d'aisance, et même d'allégresse. Prodigieux prodige : nous assistons chez lui en direct, livre pour nous et plume pour lui à la main, à la genèse de son Pour saluer Melville où, de plus, sans heurt aucun, cohabitent, se mélangent et parfois aussi se marient les genres ! Adieu pays ! comme on dirait, dans le cas, par ici en Provence.

Ici, tout particulièrement, se confirme pleinement la sagesse des paroles de Serge quand il déclarait à qui voulait l'entendre : « Il suffit que je lise une seule de ses pages pour être aussitôt à même de lui pardonner les plus incroyables et les plus graves de ses travers ».

Melville pour Giono, Thiry pour Lucienne ! Les pages d'elle que voici me paraissent de même heureuse consonance et de même forte teneur à propos de création artistique, aussi justes et offensives au bon endroit que celles imagées et explicites en diable de l'écrivain de Manosque ici très ouvertement aux prises avec « le fouettement furieux des ailes de l'ange ». Autoportrait en abyme, en même temps qu'en miroir sûr et certain, dans le saisissant portrait d'un autre : un autre - "Je est un autre ! certes -, mais alter ego cependant, donc pas n'importe lequel ! C'est un fait, tout ce qu'écrit Lucienne en célébration de son ami Marcel peut, retourné, être pareillement adressé à elle-même sans qu'un seul mot n'y soit changé en dehors, bien sûr, du nom et du prénom.

Tiré à part, ce texte est un extrait du Bulletin de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises. Tome LVII, numéros 3-4, page 267-280. Année 1980.

Thiry 1

Thiry 2

Thiry 3

Thiry 4

Thiry 5

Thiry 6

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