Bonjour André,

Serge n'aimait pas trop peindre les fleurs, en disposer pour réaliser le sujet unique d'un tableau, la composition d'un bouquet. Il me l'a souvent dit ; il cédait si une personne malade ou âgée le lui demandait comme une dernière requête ou un ultime plaisir à satisfaire. Dans ce cas il ne refusait jamais. 

Ce qui lui plaisait, par contre, c'était les disposer dans un Intérieur ou un Paysage comme détail de l'ensemble. Mon amie Marie-Paule rêvait d'un bouquet de marguerites, ses fleurs préférées qui lui rappelaient son enfance. Serge peignit un vase bleu touareg disposé sur le rebord d'un petit muret garni d'une poignée de ces frêles fleurs des champs qui s'élancent dans l'azur du ciel accompagnées de quelques épis d'or, non loin d'un champ de blé et, devant un paysage lointain, dans une belle harmonie de bleu, de jaune de cadmium et de blanc ; la simplicité des fleurs se mariant à merveille avec la simplicité de son art. Ce Bouquet, représenté en extérieur, est rare, voire unique.

Un jour que je lui faisais remarquer l'omniprésence d'un cyprès en comparant deux Souches qu'il venait de peindre, l'une dans la neige, l'autre dans une nature luxuriante, il me répondit tout de go : " C'est une nécessité pour moi ".

Les peupliers, les cyprès, les tours, les troncs d'arbre, les bergers et leur long bâton, les personnages de Carnaval mais aussi les formes pyramidales et coniques, tous ces éléments montent vers le ciel et donnent un sentiment d'élévation, d'aspiration vers le haut et donc d'espace infini un peu comme dans les tableaux du Gréco où le monde profane laisse la place au sacré. Le tableau reproduit en couverture du bulletin n°15 des Alpes de Lumière en est une illustration parfaite.

On ne peut s'empêcher d'y voir aussi le rapprochement avec le chiffre 1. Pour Pythagore, 1 est l'élément essentiel à partir duquel est construit tout l'univers ; et pour les Sages de l'Inde de 600 ans av JC, la présence du chiffre 1 était le renoncement au monde matériel pour accéder à la lumière divine. Il faut y voir aussi l'étrange coincidence du 1 avec les dates essentielles de la vie de Serge : né le 7 10 1911, décédé le 11 01 2011 à 11 heures. Le chiffre 1 accompagne son destin de créateur et d'homme de la naissance à la mort.

Enfin, je voudrais te donner à lire, ou à relire, ce petit texte en forme de Portrait de Ramuz par lui-même que tu connais certainement, qui plaisait beaucoup à Serge et qui lui correspond à la lettre :

"Je n'ai point d'age. Je n'ai pas conscience physiologiquement d'avoir vieilli. Je peux mettre les mêmes habits que je portais il y a vingt ans. Je ne pense pas que ma démarche ait changé, ni mon allure. Je suis resté souple, et le souffle est bon. De sorte que je parle avec des jeunes gens de vingt ans comme si j'étais leur contemporain ; sans me douter qu'ils ne partagent pas peut-être à mon endroit le sentiment que j'ai à leur égard et qu'ils lisent sans doute sur mes traits quelque chose (d'assez grave) que je n'arrive pas à lire moi-même.

J'ai vécu hors du monde, ce qui m'a permis d'échapper à certaines désillusions des hommes de mon âge. Ils étaient attachés à des idées que les évènements ont cruellement démenties. De sorte, où bien ils ne sont plus attachés à rien, où bien ils ne le sont qu'à des formes vides auxquelles, seules, leur situation officielle — car ils appartiennent à la génération qui aujourd'hui détient le pouvoir — leur permet de maintenir un semblant de vie. N'ayant pas suivi la mode, il se trouve que je ne suis pas démodé. N'ayant pas été "
attaché", il se trouve que je ne suis pas détaché."

J'ai retrouvé des photos de "Peupliers dans un ciel d'orage", c'est certain, ils font partie des grands thèmes de l'œuvre.

Je t'embrasse.

François.