Sur un Paysage du Luberon.
Je dois dire que je n'ai pas tout de suite reconnu ce Fiorio à la fois calme et tourmenté, jouant en équilibre sur les deux tableaux, si je puis écrire, mais bien beau en somme, qui vient tout juste de changer d'usufruitier (selon la juste et belle formule pleine d'esprit de mon ami Gérard Dressay). Je l'avais pourtant déjà pas mal admiré - mais pas assez ! - chez le précédent, installé en bonne place tout près de son bureau, sur les murs de son cabinet de consultation médicale où aujourd'hui est de nouveau heureusement accroché un autre Fiorio, mais plus grand et moins mouvementé : des Maçons faisant la pause cette fois, et vus de près.
Paysage du Luberon 38x46 cm, 1967 ou 68.
Celui qui nous occupe est - sujet pour témoin et facture à l'appui - d'une certaine veine de la production des années soixante, la peinture de Serge étant toujours, mais jamais par hasard, en miroir de sa vie. Effectivement, ces années-là se trouvent être très constructives au sens propre comme au figuré, dans l'histoire de la tribu Fiorio, tandis que le peintre - autre gionesque Poète de la famille - construit dans le même temps vaillamment son œuvre tout en idéalisant la Haute-Provence en ses grands espaces, pour lui forts inspirants. Quant à en préciser l'année de réalisation avec plus d'exactitude, c'est possible, cependant à une année près. Cela grâce à la présence du tampon de la galerie parisienne Régis Langloys encore bien visible sur le bois du châssis. Cela permet de pouvoir dater la toile avec assez de certitude de l'année de l'une ou l'autre des deux expositions que Serge y a faites : 1967 ou 1968. N'ayant jamais eu qu'une production artisanale, donc sans stock, le peintre de Montjustin ne présentait le plus souvent à ces diverses expositions personnelles que des "produits frais".
Œuvre qui fut peut-être même peinte pendant les fameux événements ? Ou en tout cas peu avant, ce qui donne une petite idée - et même une grande - de la distance "respectueuse" laissée, ou plutôt requise, par le peintre entre le monde de sa création et le temps de l'actualité, fût-telle historiquement marquante et d'envergure comme le fut Mai 68. Haltes des réfugiés espagnols et Mort du camarade constituent les seules exceptions confirmant la règle.
C'est ici un plaisir que de laisser son regard skier en quelque sorte d'un flanc de colline à l'autre, à celui d'en face, en ce qui forme là une vallée heureuse, puis de le laisser nous transporter à sa guise à travers un air de cristal jusqu'aux rives de l'horizon, dans le ciel de nuages, et enfin, après un agréable passage en survol avec vue cavalière sur le village, nous faire revenir plus en avant pour une visite aux deux modestes maçons solidaires en plein travail, faisant, dans le silence et quelque peu à l'écart sur les hauteurs, œuvre commune de monter une maison : véritable jeu d'enfants si l'on en croit le peintre ! Maçons qui, même sous cette forme, me font pourtant irrésistiblement penser à une représentation allégorique de Serge en compagnie de son cher frère Aldo qui fut assurément son plus fidèle compagnon de route, pour le meilleur comme pour le pire, et durant tant d'années. Ayant su donner tellement de son temps à son frère, de ses capacités et, au fond, de lui-même tout entier pour que celui-ci puisse toujours peindre davantage et ainsi construise son œuvre - outre le cœur, par bonheur ce véritable frère d'armes avait aussi des mains d'or -, peut-être devons-nous finalement autant de tableaux à Aldo qu'à Serge lui-même, qui sait ?
La lumière est une, de belle qualité partout épandue, d'intensité égale et bien distribuée, s'appuyant à peine sur des ombres claires juste ce qu'il faut.
Arrivé pourtant vers la fin de sa carrière, et donc de sa vie, Serge s'étonnait encore souvent d'un phénomène s'accomplissant pour lui comme par miracle au cours et au cœur de son travail ; comme si en grande partie il n'y était, au fond, pour pas grand chose, et je l'entends à ce propos de nouveau dire sans manières devant les premiers accords de l'une de ses toiles récemment mise en chantier sur le chevalet : « Tu vois, il suffit que je peigne, au bout d'un moment la lumière se pointe, elle est à chaque fois bien là de nouveau au rendez-vous ! »