Mon vieux, tu sais peut-être tout, toi ? Eh bien, je parie que tu ne sais pas comment le bon Dieu a fait le monde.
André de Richaud

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   Tout comme sa vie dont elle fait intimement partie, l'œuvre de tout peintre n'est jamais rectiligne, mais composée de paliers de création qui, le plus souvent involontaires, lui "arrivent" dans le droit fil de son travail et dont il n'a lui-même pas souvent pleine conscience.
Mais une fois l'œuvre accomplie, tout peut alors se lire en perspective et l'on a ainsi la possibilité de se rendre compte à quel point une "période" découle ou se déboîte - certes, de façon plus ou moins évidente, plus ou moins logique, ou bien même en réaction - de celle (ou celles) qui eut lieu tout de suite avant, en amont ; et que finalement toutes se tiennent entre elles, font un tout, composant et formant une constellation de plus, plus ou moins unique dans le ciel de la peinture.

L'aventure prend bien sûr forme par les apprentissages. Chez Serge, ils ont lieu au crayon, à la gouache, à l'aquarelle puis à l'huile. Techniques diverses par lesquelles le jeune artiste en herbe exerce son œil, sa main, son esprit ; commence à les faire "marcher" ensemble au rythme des battements de son cœur.

Premier Paysage rudimentaire SergePuis, une fois l'huile élue comme moyen préféré, surgit la période solennelle des années trente - la bien nommée par Gérard Allibert - celle-là est celle où il devient tout à coup - et, vrai de vrai, sans vraiment s'en rendre compte - un grand peintre : en quelques toiles seulement, il y atteint des sommets en toute innocence. Cette période est riche en personnages hautement singuliers, hiératiques, qui s'expriment par des attitudes, par des gestes, parfois comme par signes. On pourrait la sous-titrer période ouvrière, puisque ce sont principalement les ouvriers avec qui Serge travaille chaque jour à la carrière à ciel ouvert qui en inspirent l'atmosphère tout en lui servant le plus souvent de modèles.
Le peintre n'y plaint pas le mystère, son sens de la composition et celui de la mise en scène s'y incarnent et s'y ajustent à merveille. Ce sont de grands formats peints sur isorel.

4 Les Joueurs de Morra - 1935Lui fait suite la période ocre de la décennie cinquante - "inventée", celle-là, par René Duc. Des couleurs de pèches et d'abricots bien mûrs, de sable et de cendre aussi, des bruns doux, des beiges excellents, des noirs mats, des verts amande, des gris superbes, je ne vous dis que ça ! Sans parler des ocres jaune et rouge de qualité supérieure.
Il faut savoir qu'à cette époque Serge ne parvient pas à se procurer tant d'autres couleurs pour au moins les apprivoiser. Mais cette contrainte technique - vite dépassée grâce à l'inventivité et aux autres différentes ressources du métier - lui est finalement salutaire et ses Paysages, ses Scènes pastorales, ses Scènes de travaux, s'enveloppent donc avec bonheur de ces couleurs-là, précieuses et délicates. Le tout encore sur panneaux d'isorel enduits que lui découpe son frère Aldo pour épargner à ses mains d'artiste de subir un éventuel accident.

Fiorio 58 3Dès 1960 : « Ma peinture a connu à ce moment-là un renouveau formidable ! » La palette des sujets se diversifie tandis que l'éventail des thèmes s'élargit encore sur fond de grands paysages où le peintre contemple et rêve tout haut. C'est François Mangin-Sintès qui remarque cette période - particulièrement longue, féconde, intense - qu'il résume en la baptisant simplement la période finale. Foisonnante, dont les sujets sont plus variés qu'ils ne l'ont jamais été : forcément, le peintre en possède désormais une foule à disposition que, de plus, il marie entre eux à l'envi, ou avec des nouveaux venus, sans problème. Période finale, en laquelle le paysage finira par prendre le dessus, dominer.

(Mais, pour finir, conséquence directe du grand âge venu, il faut reconnaître que les derniers vingt Fiorio, hélas, n'en sont plus.)

Paysage à la rivière

 La conversation.

Il va sans dire que les cloisons de ces quatre périodes majeures de la peinture Fiorio ne sont pas étanches du tout, ni opaques. Des œuvres peintes à telle ou telle date s'apparentent à celles d'une autre période, en possèdent des réminiscences, si ce n'est carrément des caractéristiques de tout premier plan. Il en est ainsi par exemple de La Mort du Camarade ou des Ouvriers au repos chantant qui, bien que tous deux peints pendant la guerre, furent terminés à Montjustin dans le début 50. Ils sont pourtant bien, à part entière, de l'esprit de la période solennelle des années 30 : c'est qu'en art aussi « le temps n'a point de rives », n'est-ce pas cher monsieur Chagall !

Les Ouvriers au repos chantant 1950Les Ouvriers au repos chantant.