La carde est le nom vernaculaire du cardon, Cynara cardunculus, la plante fétiche et emblématique de la tribu Fiorio. À ne pas confondre avec l'artichaut, son proche cousin avec qui ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau - sauf que, plus haute sur pied, la carde est aussi d'une envergure bien plus importante, en général.

Des graines encore récoltées à Montjustin après le décès de Serge et semées à la volée en pleine nature aux abords de mon hameau de saint-Laurent à Viens ont donné, fleurissant en ce moment dans un talus, un pied robuste et vigoureux dont je viens de faire quelques photos. D'où, aujourd'hui, le propos de ce billet.

Carde des 4 Saisons

C'est un pied de carde qui, par sa présence altière, règne d'année en année, depuis toujours en monarque absolu, souveraine, sur le jardin familial des Fiorio. Carde que Serge peindra, stylisée, à la croisée de la composition de ses Quatre saisons les plus connues, en en faisant ainsi une allégorie frappante de l'ombilic du monde, l'Axis mundi primordial, ou encore Arbre de vie façon Serge !

(« L'est même plus besoin de dire Fiorio, ça c'est la célébrité parfaite ! » Gérard Allibert dixit).

Plus haut dans le temps - années soixante - il en réalisera, peut-on dire, le fidèle portrait sur fond de paysage rocheux - d'une manière plus réaliste et cependant fantastique à la fois parce que « sur grand écran », comme il le disait lui-même - pour un couple d'amis dentistes en échange de soins à toute sa famille. Et le troc lui plaisait bien. Il vient alors tout juste de redécouvrir cette plante imposante et il la revisite en peintre en fonction de ce regard renouvelé. Voici, ci-dessous, extrait de Pour saluer Fiorio, ce qu'il explicite lui-même :

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Pages sur la cardeC'est elle, entre autres légumes crus, dont les côtes au goût âpre accompagnent idéalement la bagna cauda - sauce chaude - ce plat populaire piémontais, autre emblème fioriesque !, fait d'ail en quantité, d'anchois nombreux, d'huile d'olive et de crème fraîche dont, très gourmande, en raffolant, « la Reine-mère » disait immanquablement : « J'en mange jusqu'à ce que j'en ai mal aux mâchoires ! » (Ceux qui en voudraient la recette façon Fiorio n'auront qu'à me la demander). Ils la dégustaient, dès l'entrée de l'hiver, de manière très tribale en tournant à la queue leu leu autour de la table de la cuisine, trempant au passage les morceaux de légumes crus (feuilles d'endive, poivrons en lamelles, petits bouquets de choux-fleur, tranches de céleri-rave, céleri-branche, etc) dans le caquelon de fonte contenant la sauce tenue brûlante au centre de la table sur un petit réchaud à alcool. Ce repas communautaire au menu hors du commun arrosé tout le long d'un superbe et généreux Chateauneuf du Pape ou d'un Gigondas de toute première force, culminait toutes les fois sur un merveilleux et digestif petit verre d'une pure eau de vie de racine de gentiane haute-savoyarde distillée en fraude; ce qui, évidemment, ajoutait encore du degré au délicieux plaisir d'en délivrer lentement du palais tous les arômes de pierres et toutes les senteurs de racines et de terre que cet alcool-poète recèle en propre !

C'est Bachelard qui aurait su le mieux, à mon avis, parler de cette alchimie qui se fait alors, pleine de sensualité et d'esprit, dans la tiédeur liquide de la bouche ! Certains des participants à ce rite final s'isolaient, même, à ce moment-là, pour mieux le vivre, faisant soudain silence tout en gardant dévotement les yeux clos sur... leur verre vide.

D'autres, au contraire, chantaient !

Oui, l'imaginant, je vois bien Bachelard, ce jour-là tout particulièrement, présent parmi les Fiorio, la serviette familièrement nouée autour du cou, mangeant et buvant à tire-larigot, roulant les r aussi bien qu'eux en racontant des histoires !

« C'est vrai qu'en dégustant la bagna cauda ainsi, déambulant debout, il arrive qu'on se brûle parfois un petit peu l'intérieur des joues. Mais quel plat délicieux ! » disait Serge, l'air gourmand. Quant à « la gentiane » :  « Il ne faut pas en abuser car c'est un élixir de longue vie ! » ajoutait-il malicieusement avec cet humour bien à lui.

C'est de cette façon hautement traditionnelle, ancestrale, rituelle, que se devait d'être fêtée la sortie du Serge Fiorio aux éditions du Poivre d'Âne, en 1992. Un seul n'aima pas et je vous le donne en mille, car en toute logique il aurait dû ce jour-là jubiler des papilles : Pierre Magnan ! Je crois bien me souvenir qu'Ida, la sœur de Serge, lui fit frire, certes à contrecœur, mais en tout bien tout honneur, une prosaïque paire d'œufs au plat !

Voilà d'où vient que La Carde, écrit en italique et alors, comme il se doit en typographie, avec deux majuscules, c'est aussi, c'est encore, plus récemment, le nom des auto-éditions où sont parus deux ouvrages concernant le peintre. La trouvaille en revenant à Claude-Henri Rocquet, alors co-auteur du premier.

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Détail Carde

Carde 1960 Bonne

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  Aujourd'hui SAMEDI 18 juillet "Sarah et le cri de la langouste" à 21h à Lurs (04) au Théâtre Marius.

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