Dites tout ce qui vous passe par la tête.

Sigmund Freud
(au début de chaque cure.)

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   Quand dans l'un de ses "papiers" Axel Toursky évoque au passage, à propos de Serge, « ses paysages d'Arlequin... », on a envie de compléter par : « sont, en fait - ou en effet ! -, des miroirs intérieurs. » Des autoportraits d'une forme particulière, voilés à vrai dire, car en peintre uniquement, par agencement de surfaces interposé figurant sa palette qui, ainsi transposée, est alors forcément, assurément, en direct, on ne peut plus fidèle à son identité sensible du moment.
Quand Van Gogh et nombre d'autres questionnent et scrutent leur propre visage, s'efforcent d'en décrypter le mystère pour ainsi tenter de lui faire dire « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité » (Bacon par facettes, usant de la "torture"), ce n'est pas le cas de Serge qui n'a, en tout et pour tout, à son actif que deux autoportraits en bonne et due forme en grosso-modo quatre-vingt ans de peinture.
C'est qu'il s'y prend autrement pour dire qui il est, quel peintre il est, car c'est sous cet angle uniquement qu'il s'intéresse alors à lui-même. S'attacher à se représenter sous ses propres traits physionomiques, tout en suivant en même temps les mouvements et les effets de sa vie intérieure, tout cela - c'est bien le cas de le dire -, lui passe par-dessus la tête !

Paysage orageux 2Paysage orageux, hst, 73x92 cm. 1990.

Il y a de tous temps, dans le genre, en son sein, d'innombrables autoportraits peints en abyme. À deviner plus qu'à voir directement, parfois quasi insoupçonnables sous couvert d'autres sujets ; natures mortes y comprises, elles s'y prêtent fort bien ! Dont le Paysage principalement. Fort apte, celui-là, adéquat, à exprimer quantité de choses au sujet de l'artiste ; soit de sa psyché, de l'esprit qui l'anime, soit de son art de peindre de préférence, ou encore, les uns dans les autres, des trois ensemble sans que cela au premier abord saute aux yeux ou vienne à l'esprit.

Le peintre en a-t-il conscience ? S'en doute-t-il seulement ? Pas si sûr ! En tout cas pas toujours ! Car, le plus souvent, il ne réfléchit pas, il peint en toute confiance selon le langage propre à la peinture qu'il pratique, parfois même en aveugle, presque, tellement l'inspiration sait se faire forte et sûre de le mener à sa guise où elle veut, par le bout du nez.

Réfléchir sur la peinture n'est pas automatiquement donné de surcroît à chaque peintre. Cézanne est un des rares à être si doué à théoriser librement au grand jour, au grand air, chemin faisant, à mesure, intégrant la pensée à l'œuvre, aux formes et aux couleurs, sans que cela ne pèse sur son travail, dénote ou dérange.
Bonnes et efficaces pour lui, ces pensées en peintre, ces dialogues, pinceau en main, avec sa propre peinture, sont empoisonnés pour les autres. Un grand nombre de ses suiveurs, et non des moindres encore aujourd'hui, ne l'auront en fin de compte jamais compris : son grand secret étant, je crois - ce qui distingue le maître des disciples -, que la célébrissime formule synthétique de son art de peindre n'était, par nature, magique que pour lui !
Aussi, « cézannien » n'a, en réalité, rien d'un compliment. Plutôt clin d'œil peu flatteur. Compliment à l'envers.