Quelques traits rouges et une baguette de Sourcier

Sourcier 1   On ne songe généralement pas aux conséquences matérielles d'un naufrage, trop content que votre ami  survivant soit, à ce dernier moment, parvenu à se raccrocher à une providentielle planche de salut. Lesquelles furent donc en l'occurrence celles du cercueil vide de mon très cher Queequeg, harponneur et fils de roi.

Vos effets gisent à présent par quelques 10 000 mètres sur le plancher mouvant de certaine Fosse des Mariannes. Il faut les y oublier.

Reste uniquement à terre une vieille malle que l'aubergiste de New-Bedford avait accepté de vous conserver à l'abri des flots. On y trouve tout au fond une petite dizaine de photos ternies par le passage du temps et autant de lettres aussi précieusement préservées de cet invraisemblable déluge.

L'une d'entre-elles est sous enveloppe, elle a une toute petite histoire. Véritablement infime ... mais, mon cher André, comme celle-ci  possède un proche rapport avec le texte de Lucienne Desnoues que tu as tout récemment mis en ligne ce 26 juillet, je vais tenter d'en rendre un peu compte ici.

Car, bien modestement, elle témoigne de l'extrême délicatesse de sa rédactrice.

Et de celle, à une égale hauteur, de Serge Fiorio, peintre de Montjustin. Petit-fils - ou arrière petit-fils - de roi d'une Île lointaine, lui aussi. Probablement.

Mais revenons au Bulletin des Amis des Arts de Reillanne, bulletin  Spécial Jean Giono,  que tu évoques dans ton article de dimanche. Il est daté de mars 1995 (un bel âge, n'en déplaise à Nizan) et présente en Liminaire un court texte de ce cher Émile Lauga. Il y écrit :

« Aujourd'hui, c'est sur l'initiative de Gérard Allibert, avec la collaboration de Lucienne Desnoues, Frédéric Jacques Temple, André Tillieu et André Lombard (...) que nous dédions ces pages à (la) mémoire (de Jean Giono) ».

C'est, me concernant, au mieux (mes pauvres souvenances ne me certifiant à cette heure rien de précis) un demi-mensonge. Si initiative j'ai pu avoir à cette époque et à ce sujet, elle est - au mieux donc - à partager avec  Serge Fiorio. Car s'il se trouve que j'ai ainsi eu un jour cette puce en tête c'est forcément lui qui l'avait déposée sur mon col de chemise (Et ce, très possiblement, avec la sombre complicité de son triste acolyte de Viens !)  Je le reconnais volontiers : j'accuse sans preuve ... mais puisqu'il s'agit tout simplement de rendre à César  (...)

Pieu mensonge donc de la part de son inspirateur, mais simple hors-d'œuvre en fait. La suite ne lui ôte rien, bien au contraire. Venons-y.

Comme on peut la lire ci-dessus la liste des collaborateurs ne fut, euphémisme de rigueur, pas bien longue ! À mon détriment, celle des refus et des désistements la dépassa de beaucoup (à ma décharge, et à la leur, en ce début d'année 95 plusieurs s'étaient déjà engagés ailleurs). 

Faute de quantité, me voilà cependant à cette certaine qualité dont, conséquemment à ta publication, je souhaite révéler ici un peu de la belle nature souterraine.

Cela concerne donc " Le sourcier " de Lucienne Desnoues, ce superbe texte de voyante à la mémoire - et à la gloire - de son cher Lucien Jacques dans lequel Lucienne célèbre d'une éclatante - et rare - lumière les noces poétiques du jeune Giono et de Rimbaud le vagabond magnifique.

De ce texte là, retrouvé pieusement dans la malle sauvegardée par Peter Coffin, je possède ainsi  " le " tapuscrit original. Ou plus sûrement "un" tapuscrit des origines. Si je t'en propose la copie ci-après c'est qu'il porte en lui l'empreinte de, pour le moins, deux choses gravées dans le marbre (car c'était encore à peu près ça la technique de l'époque :-) )

L'une destinée à émouvoir un peu le lecteur ou la lectrice de notre génération à la vision, un temps figée, du sable qui s'écoule toujours indifférent. Un grain vaut le précédent.

Et pourtant, vingt petites années et déjà un autre monde. Lucienne soulignant sur sa machine d'alors (nous avions tous à peu près les mêmes ... depuis Melville, Mark Twain, Hemingway et Faulkner) les mots et les phrases qu'elle souhaitait voir reproduites en italiques (par Henriette, la compagne d'Émile, qui possédait sur la sienne, plus sophistiquée, la boule adéquate !) 

C'était hier. Et c'était encore l'ère des âges farouches (dixit Roger Lecureux)

Sourire ... et nostalgie.

Un trait rouge aussi, manuscrit, pour indiquer les sauts de lignes nécessaires à la mise en page finale.

L'autre chose est bien moins anecdotique. C'est elle que je veux mettre en lumière ici puisque tu m'en offres André aujourd'hui l'occasion.

Il suffit alors (c'est vraiment on ne peut plus simple à réaliser) d'imaginer un peu la matérialité (apparente !) des choses d'alors.

Je veux dire tout simplement imaginer Lucienne allant poster son texte à ... Reillanne (comme en témoigne le cachet sur l'enveloppe) ... alors qu'il lui suffisait à cet instant là de faire trois petits pas de côté pour aller le remettre en mains propres à Émile et Henriette ses destinataires à l'arrivée !

Tout cela (très irrationnel ... et très cocasse, lorsque je me repasse le film à cette heure) pour, puisque j'étais donc le supposé initiateur de cette publication, jouer le jeu de me communiquer son texte ... avant imprimatur.

Quelle modestie. Et quelle délicatesse !  L'air de rien. Et main dans la main avec son voisin le peintre. L'un la plume, l'autre le pinceau. Les mêmes-faux jetons en vérité !  

Initiateur, tu parles ! La baguette c'est bien sûr eux qui en avaient la possession. Et les étranges pouvoirs qu'elle peut conférer si bon lui semble.

Admettons qu'ils m'en aient ainsi un bref moment passé le relais, cela suffit amplement à ma félicité d'alors ...

La voilà donc cette autre réalité des mêmes quatre pages. Lucienne Desnoues y a éternellement dix-sept ans.  Et Serge, à en croire le calendrier, à peine dix de plus !

Sourcier 2

Sourcier 3

PS : Je me souviens d'une lettre de Lucienne qui accompagnait son texte. Elle n'est plus dans l'enveloppe. Était-elle dans l'havresac qui a sombré au cours de ma récente fortune de mer ? Je ne sais. Peut-être (je l'espère) ressurgira-t-elle un jour d'un autre coffre à cet instant égaré ...

Mais dans la vieille malle retrouvée à l'auberge du Souffle de la baleine, un mot du sieur Dédé pour accompagner son propre envoi.  Il m'y écrivait :

«Voilà un texte pour avoir des olives qui pourrait s'intituler Quand le verbe se fait pulpe » ...

En voilà un autre de fameux sacré sournois  :-)

Jamais deux sans trois en vérité !  

Sourcier 4NB : un commentaire à lire (après la pub).