Modèles.
Il n'y a pas d'habileté dans la peinture de Serge, il n'y en fait pas usage, jamais. Et cela pour une bonne et simple raison, c'est qu'il n'est pas habile pour un sou; sa peinture reposant tout entière sur deux piliers principaux plus solides que ne l'est cette façon détournée et trompeuse de peindre quand manque l'essentiel : le métier ou l'inspiration, parfois les deux ensemble - qui, chez lui par contre, toujours plus ou moins présents et combinés, l'un au service ou en appui de l'autre, font, comme on le sait, merveille la plupart du temps !
Ayant ses avantages, cet heureux état de fait allait également de pair, bien sûr, avec son revers : il aurait été vain, complètement, de demander par exemple à Serge de dessiner à main levée un personnage en train de se gratter le crâne ou de brandir devant nous un quelconque objet ! Il n'y aurait certainement pas réussi sans avoir pu au préalable puiser chez un modèle, vivant ou photographié. Positionner les bras et les mains, restituer les plis d'une veste, d'un pantalon de bûcheron ou ceux, plus importants encore, de la robe d'une Vierge, lui demandait un moment de travail préparatoire dont maintes esquisses au crayon sont encore et à jamais les témoins. Étant là des choses qu'il ne savait inventer sans les trahir par trop de maladresse, il trouvait une aide salutaire en faisant poser cinq minutes le ou la première venue de passage à l'atelier dans l'attitude adéquate ou bien, si rien ne pressait, demandait à la première occasion à son frère Aldo de saisir la hâche, le marteau, la truelle ou encore le bâton de berger, et il le photographiait lui-même, fixant ainsi le geste bien particulier ou l'attitude générale recherché(s). (Je ne sais : dans le cas, faut-il un s à recherché ?)
Pour les Carnavals, dans lesquels grouillent les personnages, seule la mise en scène de ceux du premier plan, isolés de la foule, lui demandaient le secours de modèles, encore que Carnaval pouvait prendre sur lui, dans son esprit, certaines malformations ou déformations qui - mal venues sur d'autres sujets en d'autres toiles - n'auraient pas trouvé d'autre justification plausible que celle d'y appartenir.
Pour contourner cette difficulté de la mise en place des membres supérieurs ou de certaines attitudes peu courantes ainsi que le dessin des plis de certains vêtements, pas mal de personnages se trouvent très volontairement peints de dos ou apparaissent seulement en buste; et quand, comme certains bergers, ils sont debout de face, ils portent alors une cape dont le peintre les enveloppe presque tout entier ! Ce qui, tout en ajoutant subliminalement un certain et latent mystère, nourrit celui de la toile et, par ce genre de détail, lui donne, du coup, encore plus d'ampleur, l'agrandit.
Ci-dessus et ci-dessous, Aldo dans l'exercice de ses fonctions de modèle pour son frère. Photos Serge.
Parfois c'est une scène toute entière de la vie courante qui intéressait Serge pour en faire le sujet d'une prochaine toile. Scènes de bûcheronnage, de maçonnerie, de divers travaux paysans ou autres, sont nombreuses et variées dans sa peinture. Dans ces cas-là, souvent sa mémoire visuelle lui suffisait amplement, d'autant plus qu'il lui était naturel de transformer inévitablement la pure et dure réalité pour les besoins de la composition et que divers autres paramètres entraient alors directement en ligne de compte; la photo lui restant toutefois un appoint, une base, un pied-à-terre, vis-à-vis duquel il demeurait le maître, libre totalement, constituant pour lui, au fond, une sorte de minerai qu'il s'appliquait à purifier à point en en transposant du pinceau les divers éléments dans son monde.
Ici se trouvent, construisant l'escalier d'accès et la petite terrasse de La Pégasière, trois générations de Fiorio : Émile, le père, Aldo le frère et Daniel le neveu.