La carde.
Cette tradition familiale par laquelle la maman Fiorio laisse chaque année un pied de carde tranquillement pousser et monter en graine dans son carré de jardin, son fils peintre la perpétue en portraiturant cette plante de haute race à partir de laquelle il fait s'articuler à merveille, comme autour d'un axe central, la composition de ses Quatres Saisons qui, il faut le dire et bien le préciser, furent le résultat d'une commande !
Comme quoi, commande ou pas, peu importe ! si un sujet inspire le maître-d'œuvre....ainsi la preuve est faite que la pierre rejetée par certains bâtisseurs peut, en d'autres mains, dans un autre esprit — plus constructif ! — bien devenir la pierre d'angle !
La Carde,1960.
C'est qu'un beau jour, observateur plus encore qu'à l'ordinaire, le regard soudainement décillé devant la plante en fleur, il y a découvert la présence simultanée de chacun des quatre quartiers de l'année. Par son tableau du même nom, Serge fera de la carde — plus que le simple et banal résumé — le symbole, l'oriflamme, l'illustration parfaite et inattendue, unique, des quatre saisons.
Le jardin de ma mère a toujours été un lieu où les fleurs occupaient autant de place que les légumes ; et le tout était un heureux partage de rêve et de paisible bonheur.
Chaque année, nous y laissions un pied de carde de l'année précédente monter en graine. Au moment de la floraison, l'intensité du bleu, aimée des scarabées d'or, le développement puissant des branches, en faisant le personnage régnant du jardin.
J'étais habitué à voir et à admirer cette plante qui, fleurie, faisait envie à tout le monde, et dont je croyais tout connaître.
Mais un jour où mon regard s'y attardait plus qu'à l'ordinaire, je fus frappé par l'inventaire très complet du cycle des saisons qui était offert là, soudain évident !
Dans les grandes feuilles noir-violacé et garance qui en couronnait la base, la vie émergeait en pousses tendres vert amande, puis se développait en feuilles élancées d'un vert plus fort, jusqu'à celles, plus grandes et bien portantes, qui sont d'un vert bleuté.
Cela se poursuivait par d'autres encore, commençant à jaunir, et celles se flétrissant lentement. Le tout portant vigoureusement sa floraison au bout des branches !
Si familier que je fusse depuis longtemps de ce spectacle, je ne pensais pas qu'il puisse encore tant m'offrir : les quatre saisons rassemblées sur une même plante !
J'étais émerveillé, et quellle tentation pour le peintre ! dans l'évidence qu'avec la nature tout n'est jamais tout dit !
Pour saluer Fiorio, page 220 à 221.
De plus, cette plante est celle qui accompagne la Bagna cauda (sauce chaude), plat traditionnel piémontais, devenu emblématique de la tribu Fiorio. Incontournable, la carde y fait les délices de toutes et tous quand, debout en circumambulation autour de la table sur laquelle trône la Bagna tenue au chaud sur un petit réchaud à alcool, ils en prélèvent au passage avec grande gourmandise en s'aidant de morceaux de toutes sortes de légumes crus, d'une branche de céleri ou justement de cardon. Avec ses belles feuilles proches de forme de celles de l'acanthe, la plante n'est donc pas simplement décorative ! Mais attention, outre la carde, il faut aussi, comme on va le voir dans la recette, aimer aussi tout à la fois l'ail et l'anchois à fortes doses !
Une tête d'ail par personne, les gousses étant coupées en lamelles au couteau. Un anchois aussi par personne. Il faut recouvrir à moitié d'huile d'olive, à moitié d'huile de tournesol et porter le tout à légère ébullition jusqu'à cuisson de l'ail — les anchois fondant, eux, tout de suite, à vue d'œil. Vers la fin, on ajoute une cuillère à soupe de crème. La bagna n'est pas servie, chacun se sert lui-même : tenue au chaud dans un caquelon de fonte sur un réchaud à alcool posé au centre de la table, on la déguste accompagnée de toutes sortes de légumes crus et croquants : céleri rave, céleri vert, poivrons rouges et verts, feuilles d'endive, choux-fleur, tiges de carde donc, mais également oignons cuits au four, œufs durs. Un plat de pauvres ? non, sûrement pas ! mais plus qu'un plat de riches : un plat de rois !
Pour l'occasion, Serge invitait toujours un émissaire du Pape à sa table : le fameux Chateauneuf !
Si le gratin de cardon est, lui, un plat du repas de Noël en Provence c'est peut-être que cette plante de premier plan dans la vie et la peinture de Serge est une réminiscence, un rappel, de l'Arbre de vie qui pousse au centre du jardin d'Eden et qui, dit encore la Genèse, a le pouvoir de rendre l'homme et la femme tous les deux subtilement immortels. Je ne sais. Mais par contre, c'est sûr et certain, les jours de Bagna, selon le titre d'un autre tableau— de Chagall — « le temps n'a pas de rives » et c'est alors très bien comme ça !
Nous reviendrons encore sur cette Carde après en avoir fait de meilleures photos.


