Eugène Martel. En présence de l'oncle Fortuné. Réécriture.
Du temps béni où nous étions voisins immédiats, à Banon, j'ai passé des après-midi entiers, les jours de mauvais temps, en la joyeuse compagnie de mes petits copains et copines Martel, dans leur salle-à-manger familiale, sous le regard tutélaire de « l'oncle Fortuné » dont l’admirable portrait est l'un des chefs-d'œuvre de leur aïeul Eugène, « le peintre du Revest ».
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Sans qu'aucun ni aucune d'entre nous en ait alors, je crois, clairement conscience, ce portrait nous était cependant bel et bien une fenêtre supplémentaire, mais tout autre que celles, ordinaires, donnant sur la paisible place du Jet d’eau puisque toujours béante, celle-là, sur le vaste pays intérieur : sur nos générations d'ancêtres, leurs lieux de vie, leurs histoires, leur langage, leur quotidien, leurs paysages de l'âme, bonheurs et malheurs mêlés ; tant d'autres choses encore, matérielles et immatérielles, même si, forcément, elles n'y sont pas expressément figurées. Fenêtre béante, en fait, sur la civilisation rurale, paysanne, à laquelle, encore sans exception, tous et toutes au village nous appartenions. De tout cela, tacite à bien des niveaux, ce Martel là est tout particulièrement chargé ; il en est comme la somme, la totalité, notre Cheval d’orgueil peint en quelque sorte.
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Je ressentais déjà cette force, tellement concentrée en cette toile à la fois unique, mythique et familière, mais cependant de façon voilée, sans pouvoir – étant trop jeune – parvenir à me l'exprimer, l'expérimentant donc par les moyens du bord, d’instinct, in vivo, en mode sensitif, par ondes de choc souvent fulgurantes et parfois successives en mon for intérieur.
Aussi, les enfants étant des éponges, tant pour le bon que pour le mauvais, je me dis aujourd'hui que, peut-être, est-ce bien en vérité Eugène Martel lui-même qui, à travers et donc au moyen de ce magistral portrait, m'a ainsi subtilement inoculé le goût de fréquenter la peinture, de l’aimer, souvent de m’en repaître.
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Oui, car de temps à autre, forcément, nous levions instinctivement la tête pour diriger notre regard vers celui de « l'oncle », tout proche ; alors toujours saisis aux moelles, malgré notre encore jeune âge, par sa présence en effet en rien innocente ; et cela, dès que nous entrions pour jouer ou regarder un peu la télé dans cette pièce en laquelle il trônait, assis, imperturbable, les mains à jamais paisiblement posées en concorde au sommet d’un fort rustique bâton de berger. C’est ainsi que cet auguste et noble patriarche haut provençal nous accueillait à chaque fois, mais comme de toute éternité, avec la même fascinante autant qu’insondable gravité.