Vallorbe de Jean Giono. Complément d'enquête.
Vallorbe de Jean Giono
Véritable incipit inédit de l'œuvre gionien tout entier et donc manuscrit de valeur patrimoniale, cette page de carnet intitulée Vallorbe est issue du fonds Serge Fiorio –1911-2011– qui, tout au long de sa longue vie, l'a pieusement sauvegardée au sein de ses archives familiales.
Confirmant les souvenirs du peintre de Montjustin, Jacques Mény, président des Amis de Giono de 2005 à 2022, écrit ceci dans la rubrique biographique du site éponyme dédié à l'écrivain de Manosque : « En 1911, un accident cardiaque de son père ouvre les yeux de l’adolescent sur la précarité de la situation matérielle de ses parents, qu’il décide d’aider en quittant le collège pour gagner sa vie. Le 18 octobre, il est engagé comme groom à l’agence locale du Comptoir National d’Escompte de Paris. L’été précédent, il a passé quelques semaines de vacances chez une sœur de son père à Vallorbe. De ce séjour date Vallorbe, son premier texte manuscrit conservé, bientôt suivi de poèmes, dont plusieurs sont publiés, dès 1912, dans un hebdomadaire local : La Dépêche des Alpes. »
Né en mars 1895, Giono a donc tout juste 16 ans quand il écrit cette première prose puis, dans la foulée, ses tout premiers poèmes. Ce qui, remarquons-le au passage, contredit et annihile la thèse complètement arbitraire d’Emmanuelle Lambert, commissaire de l’exposition Giono du Mucem, selon laquelle le Giono écrivain serait né dans les boyaux des tranchées de 14 et pas ailleurs.
/image%2F0405486%2F20260421%2Fob_a704eb_marguerite-fiorio-nee-giono-1849-1927.jpg)
Marguerite Fiorio née Giono 1849-1927
La tante chez qui l’écrivain véritablement naissant séjourne à Vallorbe, en Suisse, dans le canton de Vaud, n’est autre que Marguerite, l’unique sœur de son père et son aînée d’un an, maîtresse femme mariée au grand-père de Serge, Joseph Fiorio, qui entre autres épiques activités se révèlera être tout un temps un redoutable brigadier chasseur de brigands en Calabre.
/image%2F0405486%2F20260421%2Fob_c45629_joseph-fiorio-1834-1919.jpg)
Joseph Fiorio 1834-1919
Dès 1910 et durant toute la durée du percement du tunnel du mont-d'Or qui relie encore aujourd'hui Vallorbe à Dijon, Marguerite tiendra un établissement fort animé : L'Auberge des chemins de fer Fiorio dont la salle comportait une scène où, le plus souvent, se jouait du théâtre mais d’où Mussolini vint haranguer les équipes d’ouvriers pendant qu’il était encore anar.
/image%2F0405486%2F20260421%2Fob_caadb6_auberge-des-chemins-de-fer-fiorio-vall.jpg)
Là même où le jeune Giono séjourna en vacances en 1911.
/image%2F0405486%2F20260421%2Fob_3bf60c_l-auberge-des-chemins-de-fer-fiorio-1.jpg)
C’est bien cette tante Marguerite que ce dernier, devenu écrivain, évoquera par ailleurs sous les traits de madame Juliette en la soixantaine de pages de sa nouvelle Le poète de la famille.
« Fin juillet 1942, André Zucca réalise à Manosque un reportage photographique sur Giono pour Signal, magazine de propagande allemande. Du 23 au 28 août, Giono rédige une nouvelle, Le Poète de la famille, censée accompagner le reportage de Zucca. » écrit encore Jacques Mény.
Vallorbe sera reproduit en fac-similé dans le catalogue de l’exposition Giono qui eut lieu au Mucem du 30 octobre 2019 au 17 février 2020.
Voici ci-dessous la transcription in extenso de ce manuscrit d’un genre tout à fait exceptionnel dans la genèse de l’écrivain manosquin.
Vallorbe
Quand on arrive au pied du mont-d’Or par la route de Lausanne, on croit voir sur les bords de la charmante petite riviérette de l’Orbe une volée d’oiseaux. En s’approchant on reconnaît un village.
Vallorbe, en effet, n’est pas bâtie au bord de l’eau, elle s’y est posée en un éparpillement de maisons coquettes qui passent toute leur journée à regarder dans leur miroir de rivière la silhouette de leur clocheton, de leurs toits et de leurs chalets.
Petites maisons basses et blanches aux volets verts, séparées par des enclos de pommiers, des rues longues et larges où le soleil entre librement, et c’est tout.
Mais quand on longe ces rues en promeneur, on devine qu’une petite main entrouvrira les persiennes sur votre passage tandis que la tête curieuse d’une jeune fille passera dans l’entrebâillement pour voir s’éloigner l’étranger.
C’est cette curiosité naïve jointe au calme plat des rues désertes qui fait le charme de cette petite ville pittoresque.
J’allais oublier les rencontres aimables que l’on y fait de filles aux longues tresses de cheveux plaquées sur les oreilles à la façon de la Marguerite de Goethe, des paysans en courtes blouses bleues empesées, et parfois d’une ou deux grosses vaches paisibles aux taches rousses longuement encornées qui vous regardent passer en bavant bêtement.
Et tout au fond de la rue, ce n’est pas l’horizon borné de la ville, c’est la svelte silhouette d’un clocher roman ou la perspective moutonnante des pâturages bosselés s’étendant à l’infini et d’où nous arrive une fauve odeur d’herbe fraîche et d’ivresse libre.
*