Peinture et réalité fromagère, entre autres
Je dis souvent que c’est sans doute inscrit dans nos gènes : en bon Bas-Alpin de souche que je suis, il est vrai que je n’aime pas laisser perdre. Cette fois il s’agit d’un récent et rapide échange de points de vue où une correspondante et moi-même tombions tout d’abord d’accord par la constatation – articles dernièrement publiés dans La Provence à l’appui – de l’évidente ignorance crasse de certains soi-disant journalistes de presse locale concernant les usages et les coutumes hautes provençales des fêtes de fin d’année.
Sur ce, voulant lui faire plaisir et dans l’espoir d’ainsi quelque peu la réconforter, je lui adressai l’image d’une Adoration des bergers peinte par Serge en 1974 où l’un d’entre eux présente précisément trois fromages de Banon ouverts en offrande au petit Jésus sur le plateau de sa large main.
Banons peints se révélant d’entrée fort peu à son goût personnel, vu qu’à la lire elle ne les différenciait en rien de véritables prétendument perçus ici mauvais, ratés, « à cause de leur couleur et de leur aspect, sans parler de leurs feuilles vert épinard au lieu, comme il se doit, de tirer sur le mordoré… »
J’eus droit à une vibrante petite plaidoirie à charge visant l'art du peintre de Montjustin qui se serait là, question fromages, « carrément laissé aller » !
Quant à elle, m’a parue à tel point aveuglée que je crois ferme que si Serge avait peint trois œufs à la place des banons, celle-ci n’aurait pas manqué de très sérieusement se soucier de savoir si au moins ils étaient encore frais !
Cela alors que la justification et donc le sens de la présence de ces trois fromageons à moitié déshabillés ne se trouve nulle part ailleurs que dans le haut symbolisme de leur nombre bien évidemment en rapport avec la Sainte Trinité assorti d’un malicieux autant qu’amoureux clin d’œil au pays de Haute-Provence où, dès 1947 et pour toujours, le peintre jeta l’ancre.
Ce n’est qu’en tout dernier ressort qu’elle se demanda quand même, au passage, hélas sans même un tant soit peu développer, si le peintre ne formulait pas là, via ces trois banons aussi mauvais soient-ils à ses yeux, « un message trinitaire à décrypter ? »
C’était bien à mon tour de lui écrire : « Dans ton souci de vérité vraie, tu oublies que Serge n'est pas, en rien, un peintre réaliste, loin de là ; tu aurais peut-être pu faire – et encore ! – une telle remarque à Eugène Martel par exemple, mais pas à lui : ici, de toute évidence, c'est essentiellement le symbole qui compte ; non les fromages en eux-mêmes mais leur nombre ! »
C’est que, comme l’écrit Claude-Henri Rocquet page 36 de son Rêver avec Serge Fiorio, il y a la vérité du réel et, tout autre, puisque sur un autre plan de réalité, celle de la peinture Fiorio, entre mille autres dans l'Histoire de l'art : « … peintre de la vérité plutôt que de la réalité… »
Se trouvant effectivement sur des plans différents, peinture de la réalité et réalité de la peinture jamais ne peuvent coïncider. À quoi bon d’ailleurs ? C’est ce que, sans vouloir en rien ainsi "professer" j’essayai par la suite de lui exprimer.
Et ce (pour moi flagrant) contresens d’interprétation de sa part me fait tout à coup penser, touchant un autre genre artistique, à la direction du Reader’s Digest qui avait sollicité Giono pour répondre, plume en main, à la question suivante : « Quel est le personnage le plus extraordinaire que vous ayez rencontré ? »
Demande à laquelle il avait aussitôt accédé : commande sur un sujet hautement sensible lui étant en quelque sorte servi là à domicile sur un plateau depuis l’Amérique !
Mais ayant finalement dépêché un émissaire pour s’assurer que la forêt plantée par Elzéard Bouffier existait bel et bien comme l’auteur la décrit, ils se sentirent dupés. Ce qui fit bien rire Giono leur rétorquant avec raison, sourire en coin, qu’il était avant tout écrivain et plus particulièrement romancier…
Idem quand ayant jusque-là encensé Noémie Merle comme une de leurs idoles, « la reine de ces terres sauvages », les contadouriens revinrent sur terre, justement. C’est Pierre Magnan qui raconte cela, page 64 de son Pour saluer Giono en édition Folio : « Qué trahis ? aurait-elle pu leur dire. Vous avez pris mon silence pour un accord tacite. Vous avez mis vos pensées à la place des miennes, vous vous êtes, tout seuls, trompés sur moi. Moi je n’ai pas changé. C’est vous, avec votre poésie, qui m’avez vue autre que je suis. »