Chroniques de Haute-Provence n° 392
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Riche sommaire que celui de ce numéro 392 qui vient de paraître et où, sur une vingtaine de pages, assorties de photos, reproductions et commentaires d'œuvres, on retrouve Eugène Martel, l'attachant peintre du Revest.
Ce fort volume de 245 pages est en vente au prix de 25 euros + 5 pour les frais de port auprès de la Société Scientifique & Littéraire, Centre Desmichels, 04000 Digne-les-Bains. On peut aussi adhérer en écrivant à cette même adresse ou à contact@ssl04.fr
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Et pour faire bonne mesure, ci-dessous deux textes de Serge a propos de son vieil ami suivi d'un récit en survol de ce que fut leur providentielle relation.
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Eugène Martel par Serge Fiorio
Mon admiration pour les portraits au dessin, d’un trait parfois à souffle retenu, ou d’une vigueur incisive, va au-delà de tout éloge. Chez lui, ils expriment, dans la profonde ressemblance, le caractère et l’âme de chaque être. Comment ne pas sentir et ne pas voir dans le portrait de son père, dans celui de l’oncle – ceux-là à la peinture à l’huile –, et dans ceux de bien d’autres personnages, toute la vie qui les a pétris tels qu’on les voit ? Il faut en être l’héritier de plusieurs générations pour l’exprimer avec autant de force et d’authenticité. On pense à Clouet. Et comme on dit « le grand Clouet », on peut dire « le grand Martel ».
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Toujours, quand je retrouve l'image d'Eugène Martel dans ma mémoire, je pense à Clémenceau. Même silhouette ramassée, même acuité du regard. Chez Eugène Martel elle était frappante et, quand on le connaissait mieux, elle témoignait bien de sa rigueur morale.
J'ai toujours eu l'impression que cette rigueur il l'appliquait surtout à lui-même, comme pour se défendre de je ne sais quelle mystérieuse faiblesse. Parce que quand il s'agissait des autres, son indulgence et ses efforts pour les comprendre étaient illimités.
Son visage pouvait irradier bonheur et jubilation profonde quand il parlait des peintres qu'il aimait : Vincent Van Gogh, Cézanne : « Quels chics types ! » disait-il en parlant d'eux. Chardin qu'il aimait tant : « Quel très chic type ! » Cela, sans que ces mots simples et dérisoires restent prisonniers de leur banale simplicité, tant dans la ferveur avec laquelle il les exprimait il y avait chaleur et tendresse.
On ne pouvait mettre en doute la sincérité de cet homme qui s'est enfermé toute sa vie durant dans une recherche désespérée de sa propre réalité. Cette recherche, il l'a vécue seul, loin de tout et de tous dans son village du Revest-du-Bion. « Je passe mon temps, m'a-t-il confié un jour, à essayer de retrouver l'authenticité de mes œuvres de jeunesse. » Y est-il arrivé ? Il n'a jamais donné de réponse. Mais peut-être est-ce cela qui l'a fait paraître si étrange et inexplicable à tant de gens, et avait fait dire à André Gide : « Eugène Martel me reste un mystère.»
Je lui dois une amitié inoubliable, des lettres admirables, et son visage au regard d'aigle est là sur ma cheminée, toujours à me regarder vivre, continuer mon œuvre de peintre qui a été à l'origine et la raison de notre amitié.
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À propos du peintre Eugène Martel
1869-1947
Le temps ayant fait son œuvre, il ne reste assurément aujourd’hui plus personne ayant encore connu Eugène Martel de son vivant.
Ne le connaissant moi-même pas autrement que par ma confrontation directe avec environ une vingtaine d’œuvres au total, la plupart magistrales, je m’appuierai donc ici principalement sur ce que m’en a confié, peintre lui-même, notre ami commun Serge Fiorio ; sur ce qu’il en a écrit, ainsi que sur quelques citations issues des pages de témoignage direct venues de Marthe Savon-Peirron (amie commune aux deux artistes) en fervent hommage de reconnaissance en même temps qu’à la mémoire vive d’une amitié fidèle autant qu’inoxydable, ou encore de Pierre Martel.
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Eugène Martel, voilà bien un peintre comme, c’est certain, nous sommes loin, très loin, d’en avoir treize à la douzaine car s’il est, certes, bien unique en son genre, tel que, digne de ce nom, l’est en fait tout artiste véritable, force est de constater qu’Eugène Martel place d’office la création artistique au plus haut degré d’accomplissement possible dans la conception de sa quête personnelle : « En art, le but est mystique et le moyen pour l’atteindre demeure un mystère pour autrui. »
Déclaration que confirme en écho la parole de Gide : « Eugène Martel me reste un mystère. »
N’empêche, essayons tout au moins d’approcher quelque peu la personnalité de cet hypersensible à travers ses rapports avec quelques-uns de ses amis, son art de vivre et de peindre en son pays natal et d’élection.
Giono et lui se connaissent depuis peu après la parution de Colline en 1929. Ils ont fraternisé et maintenant s’estiment mutuellement.
Le portrait de Giono (peint par Serge Fiorio dans l’hiver 1934 à la demande expresse du modèle) ne quittant pas les murs de son bureau, c’est là même que Martel, ne se déplaçant pas souvent, ne le découvre qu’en 1938 mais d’emblée le ressent et l’admire.
La même année, toujours chez Giono, il fait la connaissance d’Émile Fiorio, le père du jeune peintre de vingt-sept ans. Ils sympathisent et Martel lui dit vouloir maintenant rencontrer Serge.
C’est Giono lui-même qui conduira ce dernier sur le plateau d’Albion, au petit village du Revest-du-Bion où voici vingt-neuf ans déjà, Martel renonçant à Paris – peut-être également déçu par lui-même car terriblement perfectionniste – s’est retiré vivre le reste de son âge. L’amitié naîtra entre eux spontanément, aussitôt entretenue par une abondante correspondance. Martel n’a que soixante-neuf ans mais il ne lui reste que neuf années à vivre et quelques toiles seulement à réaliser car, en vérité, désormais il médite plus souvent qu’il ne peint.
Serge, lui, est jeune, l’œil neuf, et tant lui reste à peindre. Il arrive à point nommé dans la vie de ce nouvel ami, dans sa solitude d’artiste, d’homme tout simplement, que Martel situe lui-même souvent au bord du désespoir. Dans la biographie fervente que Pierre Martel, son petit neveu, lui consacre dans le numéro 107 de la revue Alpes de Lumière, celui-ci écrit sans détour en ce qui concerne 1938 : « En décembre, un autre ami va heureusement entrer dans sa vie pour lui rendre du courage. C’est un jeune, c’est un peintre, c’est Serge Fiorio. Ils vont échanger de chaleureuses correspondances. Te doutes-tu, Serge, que cet hiver-là tu as empêché Martel de se suicider ? »
Quoi qu’il en soit, la rencontre de ces deux êtres est providentielle pour chacun d’eux. Il est bien des exemples dans l’histoire de l’art où, d’une façon ou d’une autre, des artistes arrivent à se donner la main, à s’épauler, aussi éloignés soient-ils par l’âge, les distances ou même l’esprit. Martel peut, en espoir véritable plus qu’en simple confiance, s’investir en son nouvel ami chez qui il a décelé d’emblée les qualités humaines et le talent plein de promesses, propres à le conduire loin sur le chemin où lui-même ne s’est pas engagé qu’à moitié.
Aussi, ses lettres à Serge sont un goutte-à-goutte spirituel sans enseignement pictural, cela dans le sens de renforcer ses défenses afin qu’après l’éclosion printanière de son art, ses personnalités d’homme et d’artiste puissent continuer de fusionner en s’épanouissant. Et la fréquente détresse morale dont il ne se cache pas, bien au contraire, Martel l’érige en phare, semble-t-il, pour de sa seule présence prévenir Serge des écueils possibles. Et profonds, comme celui dont lui-même s’estime être victime.
La nature foncièrement généreuse de Serge, renforcée par ses dons, lui permet d’apaiser Martel qui, de l’intérieur, se tourmente. Cela par des lettres, des visites, des envois de reproductions de ses dernières créations. Toutes choses auxquelles Martel est hautement sensible, et qui lui seront autant de rayons de soleil dans le ciel sombre de sa vieillesse.
Pour Serge, l’amitié de Martel, entre toutes, est bien particulière parce qu’il ne triche pas, jamais, qu’il est peintre, quel peintre ! En effet, autrefois élève de Grivolas aux beaux-arts d’Avignon puis condisciple de Matisse et Rouault six années durant, à Paris, dans l’atelier de Gustave Moreau, il connaît tout des techniques et a une vision aigüe de la mission de l’art. Exactement l’inverse de Serge au même âge : « J’étais ignare en peinture ! », ou encore, ce qui dit beaucoup : « Les premiers vrais tableaux que je vis, ce furent les miens ! » Martel avait aussi passé beaucoup de temps au Louvre.
Or, là où Serge, inculte, prend plaisir et s’émerveille, Martel souffre, bardé de savoir et d’intelligence. Son art, dévié comme une flèche de sa trajectoire naturelle par son passage dans les ateliers pourtant les plus prestigieux de son temps, handicape son génie qui, depuis, n’arrive plus très librement à déployer les ailes. « J’essaie de retrouver l’authenticité de mes œuvres de jeunesse » confiera-t-il à Serge qui, bien plus tard, dira dans le même sens, mais alors sans spécialement penser à l’art contrarié de Martel : « Peu de peintres savent oublier ce qu’ils ont appris pour ne laisser parler que leur cœur ! » C’est pourtant sans doute là, résumé, condensé, une part du tragique de son ami le peintre du Revest qui, avec une acuité de visionnaire doublée d’une discrétion inouïe, absolue, l’investira régulièrement de ses plus hauts espoirs, le plus souvent par longues lettres amicales. Sans y parler de sa propre peinture, mais y glorifiant Chardin et Van-Gogh, l’entretenant de Cézanne, et surtout de Giotto, il l’invite de son mieux à poursuivre son œuvre – qui du coup sera un peu la sienne –, à s’élever de toute ses forces vives vers les sommets de l’art.
« Voici le saint François d’Assise de la peinture ! » C’est un cri du cœur, du cœur de Martel pour qui l’art est plus qu’une religion : une mystique. Ce n’est sûrement pas par hasard qu’il le pousse au cours d’une promenade dans les rues de son village natal du Revest-du-Bion où, croisant des artisans, des paysans du plateau – ses plus chers modèles –, il présente ainsi, à qui veut l’entendre, le jeune ami peintre qui est à ses côtés. C’est comme pour leur annoncer une nouvelle, une bonne nouvelle, façon de leur dire, en quelque sorte : « Celui-là a une âme de peintre qui ne s’embarrasse ni de dogmes, ni de théories. Comme vous, il est à l’école de la nature et de la vie ! » Paroles que le mistral du plateau emporte aussitôt et disperse. Mais quand on sait combien Martel est homme à peser scrupuleusement ses mots pour les accorder à sa judicieuse intuition envers les autres, il n’est pas surprenant que répercutées par le temps, elles nous reviennent aujourd’hui puissamment en écho.
Ce cri de joie, c’en est un aussi, Martel l’exprime par une image lapidaire ayant la force d’une conviction : Martel le sait, saint François est le saint essentiel, et on n’est pas si essentiellement portraitiste comme il l’est sans posséder le troisième œil. Le portrait de Giono peint par Serge, leur rencontre, la correspondance échangée, les reproductions reçues, les visites, Martel rassemble tout cela dans son cœur et l’image de Serge qui lui en vient in fine est celle du Poverello, sans grands moyens, mais possédé de son Dieu.
Quant à lui, en perpétuel insatisfait de son art, il se torture au chevalet, noyant toute spontanéité sous les vagues incessantes d’un perfectionnisme maladif qu’il reconnaît être devenu le poison de sa vie. Lui rendant un jour visite à l’improviste, frappant au carreau, Serge surprit Martel somnolant au creux d’un fauteuil, dans ce qu’il appela sa déchéance. Courroucé, après un sermon il se reprit et s’excusa. C’est ce jour-là que devant un rude autoportrait en cours peint à contre-jour – qu’une fois terminé il détruira –, Martel lui dit, s’empressant dans le même temps de retourner la toile contre le mur : « Serge ne regarde pas, c’est trop savant pour toi ! »
Mais une autre fois, devant un dessin de jeunesse, ce fut au tour de Serge de s’exprimer spontanément : « On dirait que c’est dessiné avec un clou ! » Alors le visage du vieux maître s’illumina, doublement heureux, jubilant de ce que la critique de son jeune ami prouvait qu’il était bien sensible au bon endroit, et que lui aussi, autrefois, avait été capable de réussir par des moyens minimums et rudimentaires.
La fraîcheur et l’innocence qui transparaissent en Serge, dans le tempérament de son œuvre alors encore naissante, lui sont de si puissantes lumières providentielles qu’elles le sortent quelque peu du sombre désespoir dans lequel il s’enferme en lui ouvrant pour un temps – celui d’une lettre, d’une visite – les portes de l’espérance.
Un jour, dans les premiers temps de leur amitié – à la descente de l’autocar qui avait conduit Serge au Revest –, les bras levés tout en venant à sa rencontre, Martel lui avait crié : « Serge ! Je t’ai reconnu ! Je t’ai reconnu ! » Sa peinture, il la reconnaissait déjà elle aussi entre mille, sans se tromper, même de loin, à sa démarche franciscaine. C’est tout cela je crois, plein d’espoir, qu’il a voulu exprimer quand ils se rapprochèrent.
Les deux peintres partageront encore un même enthousiasme, en 1941, quand quittant Taninges et la Haute-Savoie, la famille Fiorio partira s’installer à Campsas, à la ferme du Vallon dans le Tarn-et-Garonne. Martel, issu et inspiré par le milieu paysan, ne pouvait qu’adhérer de tout cœur, de toute son âme, à cette aventure. Aventure très vite obscurcie par le gros nuage noir de la guerre qui, dès 1939, poussera Martel, par dépit, à briser ses pinceaux, se punissant lui-même. Il ne se remettra au chevalet qu’en 1944 pour un dernier autoportrait – lumineux mais pathétique – qu’il portera comme un ex-voto, en offrande de remerciement à son ami l’aubergiste Bonniol, avant de descendre finir ses jours à Bollène chez un neveu.
Marthe Savon-Peirron, amie de Martel, de Giono et de Serge, en parle dans ses souvenirs : « De cet ultime autoportrait d’un très vieil homme, je garde une impression de jeunesse. De petites dimensions, il est sans mesure de par sa libre perfection dans le métier, une beauté expressive et une luminosité qui laissent sans voix, heureux d’un étrange bonheur, léger, hors du temps. »
Quelque peu bouleversée par les événements, la correspondance avec Serge est restée vivante. Elle demeure le dernier fil qui les relie encore réellement sur cette terre. Tout le reste, c'est-à-dire l’essentiel, chacun en a fait son pain et son vin.
Et en 1947, quand tout feu, tout flamme, Serge se réjouit de bientôt pouvoir prendre la plume pour lui faire l’annonce-surprise de son arrivée imminente en Haute-Provence pour un amarrage définitif, Martel lui fait celle de son départ, définitif lui aussi : le 27 novembre il s’éteint à Bollène chez son neveu.
C’est quatre jours plus tard seulement, le 1er décembre donc – lendemain des obsèques de Martel au Revest –, que Serge est à Montjustin. Coïncidence troublante et émouvante que ce départ de Martel collant on ne peut guère plus près avec l’arrivée de Serge ; comme si ce pays d’admirable et pure lumière leur faisait s’en passer le flambeau. Troublante et émouvante également, parce-que c’est sous le ciel de Haute-Provence et la houlette de Giono, son chantre en écriture, que ces deux créateurs se sont rencontrés, estimés, s’y étant installés – chacun très volontairement, amoureusement – pour finalement y produire la majeure partie de leur œuvre peint respectif.
Une fois son atelier aménagé, Serge placera une petite photo de son vieil ami en regard de son chevalet pour conserver près de lui, en peignant, l’œil perspicace du peintre du Revest. Ainsi, jusqu’au bout, Martel veillera silencieusement sur l’atelier de Montjustin – comme le fait un saint protecteur sur la cellule du moine, ou dans la cabine du pilote –, mais c’est le lieu où il reviendra le plus souvent dans la conversation.
Pour clore sur une considération générale, disons que méditant sans cesse pinceau en main et ne datant pas forcément ses toiles ni ses dessins, Martel a des amitiés, comme celle de Simon Bussy, mais il ne cherchera jamais à faire partie d’un groupe ou d’un quelconque mouvement, sauvegardant ainsi sa liberté et sa singularité en tout point.
S’autorisant parfois même jusqu’à plusieurs années entières pour achever certaines de ses œuvres, imposant ainsi une conscience du temps qui lui est propre, tout à fait à l’encontre de l’anecdote ou de l’instant ; toujours en quête, en fait, de l’or intérieur.