Discours prononcé par Adrienne Cazeilles le 11 novembre 82 au Monument aux morts de Camélas
C’est après l'avoir entendue et grandement appréciée dans sa Radioscopie de 1979 chez Jacques Chancel que Serge prit contact avec Adrienne Cazeilles. Ce fut la naissance d’une amitié à jamais inoxydable entretenue et agrandie par une abondante correspondance qui dura jusqu'au départ de Serge en 2011.
Adrienne est venue à Montjustin, lui s'étant aussi rendu chez elle, dans les Aspres.
Ce discours – qu'on aimerait qu'il soit lu le 11 qui vient par chaque maire et que la presse aussi s'en empare – est extrait d’un des deux forts volumes manuscrits dont Adrienne fit don à son ami de Montjustin.
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À la mémoire d'Adrienne Cazeilles
Lettre d'Adrienne Cazeilles du 22 juin
Une autre lettre d'Adrienne Cazeilles, de 2008. Serge a alors 97 ans
Une lettre d'Adrienne Cazeilles de septembre 1992
Adrienne Cazeilles
Le goût d'écrire des lettres
Dans la correspondance de Serge
Petit éloge de l'écriture manuscrite
Lire, écrire, relire : quelques considérations en passant
*
« Si j’ai demandé à mes collègues de me laisser aujourd’hui le soin de prendre la parole, ce n’est pas pour parler en leur nom, mais parce que, ne souhaitant pas solliciter le renouvellement de mon mandat municipal, je voulais vous parler de la paix devant les seuls qui peuvent entendre ce discours sans tricher, parce qu’ils ont payé le prix.
Mes chers compatriotes, dont les noms sont gravés sur cette plaque, vous seuls pouvez accepter que je dise devant vous que si, dans ma carrière d’enseignante, je n’ai pas souvent fait chanter La Marseillaise, c’est parce qu’elle commence par un appel aux armes, et surtout parce que notre hymne national souhaite abreuver de sang des sillons que les paysans que vous étiez avaient tant abreuvé de leur sueur, et auraient préféré continuer à le faire, dans la paix et le travail.
Vos héritiers, qui sont vos arrière-petits-enfants, et ne connaissent de vous que quelques photographies jaunies, continuent votre courage avec d’autres moyens, et d’autres techniques, mais pour eux non plus des sillons abreuvés de sang ne représentent pas un avenir souhaitable.
Si vous, les Poilus de 14-18, les plus nombreuses des victimes, pouviez croire que vous vous sacrifiiez pour la dernière des guerres, vous, victimes de 39-45, saviez déjà que le ver était dans le fruit, et que celle-là en verrait d’autres sans doute lui succéder, malgré sa fin apocalyptique à Hiroshima qui laissa le monde écrasé de stupeur.
Nous autres, 40 ans après, savons bien que ces armes terrifiantes dont on nous dit qu’on les fabrique, non pour l’usage, mais pour la dissuasion, nous savons bien qu’on les teste partout, des Malouines au Proche-Orient, à travers tout l’univers.
Nous sentons bien qu’elles échapperont un jour aux mains qui pensent pouvoir les maîtriser, pour des combats dont personne ne sortira vainqueur.
Ceci, que je pense profondément, je tenais à le dire devant vous, les morts de ma commune, pour que les vivants pensent au moins, pendant quelques minutes, qu’ils doivent se sentir concernés aujourd’hui, pour que d’autres ne prennent pas en leur nom une décision funeste qui les concernera demain.
Je sais très bien que les problèmes internationaux ne sont pas simples, et que l’angélisme n’est pas une solution.
La guerre en est-elle une meilleure ?
Qui oserait le dire devant cette tombe vide où seul un nom gravé subsiste de vous qui fûtes des hommes paisibles et courageux ?
Avant de vous rendre au silence pour une nouvelle longue année, je voudrais pouvoir vous dire que chacun, ici présent, ressent l’absurdité de la violence, cette violence qui n’a jamais rien résolu, ni entre les peuples, ni entre les individus.
Je voudrais pouvoir vous assurer que chacun, ici présent, s’engage au moins, au plus secret de sa conscience, à ne jamais accepter l’idée d’une guerre s’il n’est pas décidé à y participer lui-même, en risquant son bien le plus précieux, sa vie.
D’autres viendront, année après année, réveiller votre souvenir. Mon dernier souhait serait qu’on vous oublie un jour, non par ingratitude, égoïsme ou lâcheté, mais parce que la guerre aurait disparu à l’horizon de l’humanité.
Et que vous puissiez enfin reposer dans la paix pour l’éternité… »
Adrienne Cazeilles