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Serge Fiorio - 1911-2011.
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Serge Fiorio - 1911-2011.
  • Actualités de l'œuvre et biographie du peintre Serge Fiorio par André Lombard et quelques autres rédactrices ou rédacteurs, amis de l'artiste ou passionnés de l'œuvre. Le tout pimenté de tribunes libres ou de billets d'humeur.
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28 octobre 2025

Giono-Melville. À propos d'une feuille de laurier magique

 

   À partir de ce qu'écrit ci-dessus Fernand Benoit à la page 273 de son ouvrage La Provence et le Comtat Venaissin, arts et traditions populaires, on peut penser que Giono s'est emparé de cette pratique divinatoire répandue à Manosque pour la transformer selon son imagination d'écrivain, l'exploitant alors bien à sa façon sous la forme d'un dynamique motif romanesque de tout premier ordre placé au beau mitan de Pour saluer Melville (page 52 du tome III de La Pléiade).

   Frappé d'enthousiasme dès ma prime lecture de cette géniale apparition d'une feuille de laurier soudain inscrite, par la bouche d'Herman, en magique stigmate au creux de la main d'Adelina White quand ils se trouvent assis côte à côte sur l'impériale, je m'en ouvris un jour par téléphone à mon ami Claude-Henri Rocquet qui, par la suite, m'écrivit encore ceci que je vous partage et qui visiblement confirme la thèse du gionesque approfondissement de cette pratique des jeunes filles manosquines une fois celle-ci faite sienne transposée sur le plan romanesque :

   Et j’en viens à la feuille de laurier. Je ne me souvenais plus de cela, quand j’ai repris le livre… Voici le passage dont nous parlions au téléphone : « Et brusquement, elle eut ainsi cette échancrure de ciel dans la main ; (…) Tout simplement parce qu’une fois elle avait tenu dans sa main une feuille de laurier dont la chair est semblable à cette immense poussière de sable vert sombre qu’est la nuit. Et surtout parce qu’une voix venait de le lui dire, de réunir les deux images et d’apporter la lumière. » Mais, là encore, c’est toute la page qu’il faut lire.

   L’analogie, la métaphore : clef du poème ; chez Giono, et en elle-même ; clef de la création poétique. Mais je ne veux pas développer cela ici : je l’ai fait dans Rêver avec Serge Fiorio, comme je l’avais fait dans François et L’Itinéraire : m’appuyant sur ce qu’on pourrait appeler la doctrine de l’analogie chez saint Bonaventure, et dont Claudel, dans ses entretiens avec Jean Amrouche, les Mémoires improvisés, m’a, quand j’avais une vingtaine d’années, appris l’existence, l’importance capitale. L’analogie, voie de connaissance, d’égale importance que celle du syllogisme. Autre « logique ».

   Je dirai seulement qu’il y a, selon moi, deux sortes d’analogies : l’analogie horizontale, reliant les choses de la terre et du sensible entre elles, et l’analogie verticale : reliant le visible et l’invisible, les choses corporelles et les choses spirituelles ; évoquant les choses abstraites par le moyen des choses réelles, concrètes ; rendant sensible l’intelligible, donnant substance charnelle à l’intelligible ; incarnant le spirituel, lui donnant chair, forme, couleur, matière, et révélant le spirituel, l’essence, de ce qui est sensible. Comment dirions-nous l’au-delà, l’indicible, sinon par le moyen des choses de ce monde ? Et, chez Giono, l’analogie verticale, celle qui relie la terre et le ciel, le corps et l’esprit, celle qui nous fait monter vers le ciel, franchir un certain seuil, cette analogie, souvent, trouve son appui et sa matière, sa lumière, dans notre lien avec le ciel réel, sensible.  Herman dit à Adelina White : « Je me suis souvent dit : ‘Il se pourrait qu’un jour, marchant sur un chemin quelconque, tu traverses, sans t’en douter, une barricade mystérieuse’. » Parole très précieuse pour entrer dans le secret de l’œuvre de Giono.

   Ce que dit Herman à Adelina, lorsqu’il lui parle du ciel et de la feuille de laurier, est analogue à ce que dit Bobi à Jourdan, dans Que ma joie demeure : « Orion-fleur-de-carotte ». Et cette analogie du ciel et de la feuille de laurier est l’exemple parfait de ce que j’essayais de dire de « l’analogie verticale ».  

   Il est beau que cette révélation, le ciel tenu dans la paume de la main, le rapprochement de la terre et du ciel, en nous, ait lieu entre un homme et une femme, tandis que l’amour naît en eux, un amour « courtois », un amour qui ne sera jamais consommé, un amour plein de réserve et de pudeur, comme celui d’Angelo et de Pauline. Ce lien de la révélation du monde, de l’hiérogamie du ciel et de la terre, avec cet amour naissant d’un homme et d’une femme, nous place dans la lumière, et la nuit, du Jardin originel. L’amour, la poésie, la beauté, font naître et renaître le monde, chaque fois qu’ils naissent, qu’ils renaissent. Je ne veux pas dire qu’ils nous placent ou nous replacent au « début » du monde, jadis, au commencement, mais à la source, au centre du monde.

   Pour saluer Melville, ce récit, qui n’est pas un roman, qui n’est pas une nouvelle, qui n’appartient au fond à aucun genre connu,  aucun genre classique, est plein de beautés. Les paysages, le galop et le trot des chevaux  de la malle-poste sur les routes, les haltes et les auberges, l’apparition progressive, la révélation progressive d’Adelina à Herman, la façon dont ils commencent à se parler, à se regarder, à se confier l’un à l’autre ; Adelina, qui est, sous des dehors d’aristocrate, sous des dehors mondains, une paysanne, dont le voyage, mystérieux, dangereux, a pour fin d’envoyer en Irlande, par contrebande, du blé à ceux qui meurent de famine. Grand amour, « amour de loin »… Et cette fin, sublime, poignante, où Melville parle à son ami Hawthorne de cet « ami », à Londres, dont il ne sait s’il aura lu Moby Dick ; mais  il pressent, il sait, qu’elle est morte avant d’avoir pu le lire ; sa dernière lettre, malgré sa drôlerie, était celle d’une malade ; puis le silence. Adelina est une autre figure, une figure très douce, de l’ange intérieur à Herman, au poète. Une sœur. Un amour de frère et sœur. Un parfait amour. Un amour fou, un amour pur, l’amour de Pétrarque et de Laure, de Dante et de Béatrice. 

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