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Serge Fiorio - 1911-2011.
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Serge Fiorio - 1911-2011.
  • Actualités de l'œuvre et biographie du peintre Serge Fiorio par André Lombard et quelques autres rédactrices ou rédacteurs, amis de l'artiste ou passionnés de l'œuvre. Le tout pimenté de tribunes libres ou de billets d'humeur.
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28 juillet 2025

Au café avec Eugène Martel par André Poggio

   Au Revest-du-Bion, il y avait bien sûr le café Bonniol, où Eugène Martel prenait pension, mais aussi le café du Nord, le café du Midi, d'autres sans doute. Martel ne les fréquentait certainement pas tous, chacun ayant ses caractéristiques et … ses opinions politiques : « En 1923 [il y avait] la guerre entre les bistros et celle entre les boulangeries. On se battait dans la rue… »

   Les cafés d’Eugène Martel, j'ai l'impression de les avoir toujours connus – dans les années 1950, ceux de mon village avaient conservé beaucoup de l'atmosphère du début du siècle. Comme il y avait encore les derniers chevaux et les dernières charrettes grinçantes dans les rues.

Le soir, le long des rues violettes,

Les cafés regorgent de monde.

On dira là, mieux qu’à monsieur le curé,

Tout ce que l’on n’a pas dit de toute la journée.

   Tous ces hommes venus chercher de la chaleur autour d'un poêle, dans quelques verres, et dans des discussions "spectacles", pour amuser la galerie, pour avoir le beau rôle qu'ils n'auraient pas à la maison, par manque de public, je m'imagine avoir joué aux cartes avec eux, avoir entendu leurs paroles et leur langue à moitié provençale. C'est ma grosse madeleine.

   L’hiver, quand le poêle est encore plus un besoin, alors il fallait entrer au café des sœurs Athanase.

Ah l’ivresse quand même

Des longs hivers à congères,

Des longs hivers de cristal

   Un tableau monstrueux – une espèce de douce folie, partagée entre des hommes avinés. Un homme debout, vu de dos et penché, qui fait une niche – ou une caresse grossière, on ne sait pas – à la fille de salle. Ça les secoue tous, d’un rire gras qui retrousse leurs lèvres. De la gaudriole dans l’air ? Et au milieu, grosse, enlaidie par sa posture presque en déséquilibre, la couturière… Que vient faire là une femme dans un bistro, à une époque où leur présence est incongrue dans un tel lieu ?

   On comprend la critique parisienne, en 1905 : « C’est la tragédie du cabaret […] c’est là l’ivresse dans la demi-obscurité, dans une vapeur rougeâtre qui n’est ni le jour ni la nuit, où il semble qu’il y ait du feu et de l’alcool »

   Plus tard, Martel écrira regretter « la gueule de travers de la femme au premier plan […] qui lui donnait un air canaille ; au lieu qu’il ne lui convenait qu’un grivois et facile. Combien c’eût été plus juste et plus villageois. Comme quoi les mauvais virus s’immiscent partout ».

   L’Intérieur de café, lui, est construit à partir d’une structure, d’une silhouette vue aussi de dos. C’est encore une femme, mais là elle est dans son rôle, celui de serveuse (ou de servante, comme vous voulez). L’extraordinaire, c’est qu’elle est un tronc d’où semblent s’échapper deux branches : la première, c’est un bras qui se tend vers un verre, pas encore atteint. Lorsque la main l’aura saisi, il n’y aura plus rien sur la table, tout le côté droit du tableau sera vide : uniquement des tables de marbre reflétant en blanc un éclairage venu de l’extérieur.
Il faut donc regarder à gauche, là où ça fourmille : un second bras y est tendu vers le tronc, dans un mouvement là aussi saisi instantanément et qui équilibre.
Puis le clair-obscur, des visages dont chacun me parle, une fumée de tabac qui auréole un homme perdu dans le gris. Je pourrais encore décrire chaque attitude, chaque position des jambes des assis, pleins d’ennui, et qui attendent le prochain bon mot, la prochaine occasion de rire.
Les clairs-obscurs (en 1950/60, les patrons de cafés profitaient encore, toujours et au maximum, de la lumière naturelle pour économiser la lumière électrique) de Martel, ils se sont imposés à lui. Si j'ajoute que ce qui me semble son grand art, c'est d'avoir en contrepartie su m'émerveiller par, ici ou là, la force de ses concentrés de lumière, sur une joue, un chapeau, une manche, j'ai écrit tout ce que je peux écrire.
Je regarde Renoir, son moulin de la Galette, frivole, où les gens sont beaux, bien habillés – et je me dis que la gloire…

   1918 – La terrasse du café Bonniol – fini le cercle autour du poêle, la salle enfumée, résonnante et malodorante. C’est l’été, on est sorti boire sur la terrasse ombragée, alors qu’au bout de la rue le soleil illumine un espace doré, brûlant tel l’ouverture d’un four.
Les vieux oripeaux ont disparu et la serveuse, en robe moulante et en escarpins, pose une fesse sur la table. Le monde vient de changer, la peinture de Martel aussi.

 

   Il reviendra à l’intérieur, plus tard, en 1929, avec une Partie de cartes. Mais maintenant il dépouille et simplifie : un format vertical, pour insérer la ligne diagonale des tables. La lumière vient du dehors, naturelle, oblique.
Des zones très claires et des hommes sombres, gris, sans visage – ils jouent aux cartes. Et toute la lumière, intense, tape dans les verres, et en fait le centre du monde.
Le blanc-or du vin dans les verres, quelle merveille !
Je me souviens d’un bistro, au bord de la route dans un village des Baronnies, qui s’appelait La Forge. À soleil couchant, le comptoir du bar était exactement dans l’axe des rayons. Et nous buvions notre pastis gorgé de lumière…
Les cafés d’Eugène Martel, j'ai l'impression de les connaître par le cœur.

 

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Commentaires
A
Bonjour André<br /> Mea culpa: comment ai-je pu oublié d'indiquer que les vers glissés dans ce texte sont extraits du poème "HIVER AU PLATEAU D'ALBION" - et que ce poème est signé André LOMBARD? Mea maxima culpa...<br /> Nous sommes donc deux à avoir dit notre admiration pour la peinture d'Eugène Martel.<br /> Bien amicalement
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