Dans une lettre du 8 février 1942 à ses chers, proches et fraternels amis Paul et Yvonne Geniet, Serge leur fait part avec enthousiasme d'avoir « reçu de Cannes une proposition bien concrète pour une exposition de tout ce que je peux rassembler de mon œuvre peint. »

Dans Pour saluer Fiorio, aux pages 175 à 178, je rends compte de cet "événement" surgi à l'improviste dans la vie - en pleine guerre ! - du jeune peintre. Ce dernier précise qu'on lui demande aussi, je le cite de nouveau : «... quelques lignes de gens qui se sont intéressés à mon travail. »
J'écris pour ma part dans mon compte rendu qu'une préface de Giono - je la reproduis in extenso dans mon livre - est d'emblée souhaitée par le galeriste, alors que non : je me suis souvenu, depuis, que c'est Eugène Martel lui-même qui en avait été le vrai sourcier en conseillant alors vivement à Serge de « lui demander quelque chose ». Et effectivement, dans sa lettre, Serge ne projette alors que de s'adresser à Yves Farge - qu'il connaît déjà, donc ! -, à Martel pardi ! à Luc Dietrich et à Louis Chéronnet qui préside en ce temps le prestigieux prix Paul Guillaume. Mais pas à Giono.
D'où Serge connaît-il Chéronnet ? Par Dietrich peut-être ou encore, plus probablement, par le canal de son ami le peintre Constant Rey-Millet qui, lui, a toujours entretenu de nombreuses et riches relations dans les "hautes sphères" du milieu artistique.
Prétextant un voyage à Paris, Giono tardera quelque peu à rendre sa copie - se faisant, pour cette raison, tirer l'oreille par Martel. L'édition d'un catalogue étant hélas très vite tombée à l'eau, son texte sera finalement le seul figurant sur le fort modeste "bristol" d'invitation.

Les textes demandés - ou pas, finalement ? - à Dietrich et à Cheronnet n'ont de toute façon jamais eu lieu. C'est bien dommage quand on sait la sensibilité toujours très spirituelle de cet écrivain hors-norme et l'acuité de regard du second.

Invitation cannes 1942PS : L'ancienne contadourienne Hélène Laguerre - 1892-1980 - (quel joli nom pour une pacifiste !) à qui Giono avait offert son magistral portrait de 1934 - peint et gracieusement offert par Serge sitôt terminé et signé à même le bureau du rez-de-chaussée du Paraïs à Manosque - prêtera à ce moment-là cette œuvre de très bon cœur. 

Environ deux décennies et demi plus tard, et par un providentiel - comment donc le qualifier autrement ! - concours de circonstances, Serge aura la chance de pouvoir acheter lui-même et donc rapatrier ce portrait alors très discrètement mis en vente dans une boutique parisienne de livres anciens et précieux. Là même où Claude-Henri Rocquet le découvrira par hasard et l'admirera fort comme il le raconte avec ferveur en 2011 aux toutes premières pages de son Rêver avec Serge Fiorio. Puis le musée Henri Rousseau de Laval - où il se trouve toujours - en fit l'acquisition auprès de Serge pour le faire figurer dans sa riche galerie de portraits.
Hélas, je ne vois pas cette œuvre majeure retourner encore de sitôt à Manosque où se trouve pourtant la place exacte et véritable qui, après tout ce périple, est, il me semble, bel et bien la sienne aujourd'hui.

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Pour mémoire :

« Vous avez devant vous, autour de vous, des peintures de Serge Fiorio. Quelle charmante, salutaire et apaisante diversion en ces heures douloureuses et angoissantes ! Profitez ! Baignez-vous copieusement dans le bain spirituel que vous offre ce saint de la peinture - car c'en est un - et remerciez la divinité secourable de nous l'avoir donné pour nous prouver que la Rédemption est toujours possible, comme d'y croire.

Serge Fiorio est un autodidacte authentique, né et ayant passé sa jeunesse dans un village - mettez un bourg, si vous voulez - de haute montagne, éloigné de tout centre intellectuel. Il s'est passionné pour la peinture uniquement poussé par son instinct, son cœur chaud et son âme pure.
Les compositions qu'il vous soumet lui ont été inspirées par des spectacles vus, par la lecture de livres aimés ou seulement par son imagination. Laquelle, jamais absente dans tous ses essais, le délivre des rigueurs du réalisme et des scrupules d'être exact.
Mais le plus surprenant, c'est qu'il n'ait jamais été soucieux d'apprendre quoi que ce soit comme tout jeune peintre, et qu'il ait trouvé par ses propres ressources les moyens d'expression qu'il met en œuvre sans recourir à aucun bréviaire académique et encore moins à un catéchisme d'avant-garde. Je voudrais ajouter qu'aucune peinture d'autrui ne l'empêche de dormir : n'y voyez aucune suffisance.
Il peint pour sa satisfaction.
Et il la trouve dans le caprice de sa fantaisie.

J'ai été curieux de savoir si aucune suggestion n'était à la base de la physionomie de son art qui l'apparente à celui des époques primitives. Vous devinez les questions que j'ai pu lui poser et vous en fait grâce par nécessité d'être court. À tout cela le bon Serge - avec son idéale simplicité qui vous convainc aussitôt parce qu'il ignore même l'existence du mensonge - répond qu'il n'a jamais voyagé, ni vu aucun musée, que l'idée de peindre comme il peint ne dépend de rien d'autre que de son inclination qui la lui a ainsi ordonnée, qu'il y prend un intérêt qui va toujours croissant et trouve dans son enthousiasme l'aliment de sa joie, de son bonheur et de sa paix.
J'ai compris plus tard combien il serait injuste de soupçonner chez ce grand enfant même l'ombre d'une recherche d'attitude. Nous sommes en présence, sans mystification possible, d'une NATURE selon la définition de Goethe dont la manifestation purement singulière défie toute indiscrète curiosité. La connaissance de l'homme n'en permet d'ailleurs pas le moindre doute : il n'est point l'homme du siècle.
Mon rôle s'arrête ici cher lecteur, ne prétendant à rien d'autre qu'à me porter garant de l'identité du saint de l'art qu'est Serge Fiorio dont la pureté d'action m'est connue. Vous aurez ainsi la joie de découvrir son charme tout franciscain en regardant autour de vous.

Eugène Martel

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Présentation de Serge Fiorio et de sa peinture par Eugène Martel.1942. 
 Présentation de Serge Fiorio et de sa peinture par Yves Farge.1942.
Une lettre du 22 mars 1942.

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Texte de Serge sur Eugène Martel.
Un autre témoignage de Serge concernant Eugène Martel.

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Une lettre d'Eugène Martel.
Eugène Martel.
Images d'Eugène Martel par son ami Maxime Girieud.
Giono au secours de Martel.
Eugène Martel (1869-1947). Redécouverte d'un peintre moderne.
(Bien que  décédé en 1947, je ne vois pas Martel comme un peintre moderne. S'il est un classique, c'est bien lui.)

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L'ami Luc Dietrich 
 Luc Dietrich par Frédéric Richaud.
Dietrich-Fiorio.

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