Sois modeste ! C’est le genre d’orgueil qui déplaît le moins. 
Jules Renard
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   La toute première fois que je vis Marcel ce fut au cours de l'été 1974 - 75 peut-être, pas plus tard -, au minuscule paisible village de Montjustin, chez mon alors encore récent ami le peintre Serge Fiorio - rencontré en 71, après en avoir cependant vu une première toile en 65 ! - auprès duquel il venait le plus souvent le dimanche, mais depuis bien plus longtemps que moi, belle lurette. 
Ils se connaissaient, en effet, depuis 1947 je crois, c’est-à-dire dès l’installation – certes, au départ fort sommaire mais qui n'en fut pour autant pas moins définitive - des Fiorio sous le ciel pur de haute-Provence. 
Son comparse le peintre abstrait Walter Firpo souvent l’y accompagnait.

Si nous ne nous étions encore jamais rencontrés, pas même entrevus, chez ce cher ami commun, c’est qu’ayant cependant connu Serge en 71, comme je l'ai dit, je ne vins plus régulièrement à Montjustin qu’à partir du mitan des années soixante dix. Pour y travailler. D’abord en renfort, puis peu à peu en remplacement de son incomparable frère Aldo dont la santé ne cessa plus de continuer, hélas, à désespérément se dégrader, jusqu'à son décès au printemps 80.

Aldo Fiorio, Photo Coen 1976
Magistral portrait d'Aldo Dario Fiorio - frère du peintre - par Marcel Coen, Montjustin 1977.

Un dimanche d'été, en fin de matinée, la porte d’entrée de la cuisine étant grande ouverte, je vis tout à coup surgir, à contre-jour dans son encadrement, une simple silhouette se révélant être, de plus près, celle d’un inconnu, brun foncé, de taille moyenne, à courte moustache, portant lunettes et casquette bleu nuit de marin, qui promptement se découvrit d'une main et me tendit l'autre à serrer tout en me livrant en même temps, et comme timidement, son nom à voix basse : « Marcel Coen ». 
Du même élan, il embrassa Ida, la sœur du peintre, qui était là avec moi en train de surveiller de près la fin de cuisson d’un - je crois que oui, je m’en souviens bien - lapin rôti à la moutarde et à l'estragon. Il la taquina un peu, affectueusement, comme si elle fût sa propre sœur puis, de là, monta aussitôt saluer Serge, celui-là également au travail en son minuscule atelier à l’étage d'où, ce jour-là, nous venait du Scarlatti.

Marcel arrivait directement de Marseille en compagnie de son épouse Jojo (dont je n’ai jamais retenu - ni même su peut-être (?), le prénom exact) pour partager comme de coutume, ce que je ne savais pas encore, le joyeux repas dominical des Fiorio dont, ce jour-là, j’étais l’un des heureux convives après en avoir été le marmiton auprès de la cuisinière en chef.

Le dimanche suivant, rebelote autour de côtelettes d'agneau grillées et d'un superbe gratin de courgettes - celui-là entièrement de ma confection s'il vous plaît : j'apprenais vite à l'époque !
Mais, alors que la conversation entre nous tous allait encore bon train dans l’atelier où nous savourions chacun – Ida et Jojo y comprises, d’autres encore sans doute, évaporés depuis, dont aujourd'hui seules les vagues silhouettes... - les rudes âpres effluves d’altitude, mais en cela fort digestives, d’un transparent petit verre d’alcool de racines de gentiane haute-savoyardes distillées en fraude, Marcel me photographia deux fois à la file, coup sur coup, et cela à ma plus grande surprise !
D’abord à l’improviste, assis à la table-bureau del maestro, puis debout, le dos contre une paroi blanche et nue qu’il me désigna d’office, sans doute pour profiter de sa pleine lumière.

M’ayant ainsi apprivoisé par ce tour de force –  car à l’époque, il est vrai, j’étais encore d’un abord assez farouche – nous devinrent familiers, en confiance, et déjà le tutoiement s’en trouva mutuellement adopté entre nous comme il était d’ailleurs d’usage courant entre toutes et tous au sein de la constellation Fiorio.

Malicieusement adapté du poème La conscience, de Victor Hugo, L’œil était dans la tombe et regardait Coen (au lieu de Caïn) était le vers dont Serge avait choisi de se servir pour ouvrir à chaque fois les hostilités envers Marcel qui adorait qu’on le taquine ainsi avec humour, l'esprit un peu tordu. Réagissant, cela donnait alors lieu à de formidables joutes oratoires auxquelles – y participant ou pas selon l'inspiration du moment – chacun des présents prenait grand plaisir !

Marcel était affable, discret, débonnaire même, très – trop ! - modeste en tout cas. Mais, par contre - et peut-être pour justement compenser par là sa nonchalante philosophie survolant quelque peu les passions humaines, faire contrepoids en lui-même à cette sorte d'inoffensif et presque indifférent point de vue de Sirius - le décapant Journal de Jules Renard faisait, comme par hasard, ses délices ! Aussi prenait-il un plaisir très certain à parfois nous en ″ lire ″ d’épatants passages de mémoire quand, propice, le sujet de la conversation ou quelque autre motif l’y invitait.
Marcel ne se mettait jamais en avant ; en tout cas, je ne l’ai jamais vu pratiquer ce genre de façon de faire. Excellent photographe comme l'on sait, il ne parlait jamais photographie, par exemple ; pas plus de la sienne que de celle des autres. En faire semblait sagement suffire à le satisfaire et, je crois, y parvenait. 
Quand, pourtant tous les deux très accessibles, Henri Cartier-Bresson et sa gracieuse seconde épouse Martine Franck – elle-même grand photographe devant l'Éternel - eurent leur maison de vacances à deux pas du village, en bas du flanc nord-ouest de la colline de Montjustin, jamais Marcel ne chercha à les fréquenter plus particulièrement que n’importe quels autres habitants du village, paysans,  poètes, artisans, marginaux ou éleveurs de moutons des alentours.

En plus de photographier ses amis montjustiniens au cours de leurs travaux, de leurs fêtes, chez eux, dans leur quotidien, Marcel avait - et depuis longtemps déjà - un sujet de prédilection : celui des fleurs sauvages à la rencontre desquelles on le voyait se rendre d’un pas tranquille à travers la campagne en direction de Montfuron à l'est, ou de Céreste à l'ouest, une tige de graminée, un brin de lavande, ou une pâquerette aux lèvres, l’appareil photo se balançant, lui, comme un cœur supplémentaire battant sur sa poitrine.
Contrairement à ses autres sujets, les fleurs, comme il se doit, il les ″butinait″, elles, toujours en couleurs et il finit par les rassembler chez Edisud en un album au contenu et à la tenue remarquable.

Mais à mon sens, la qualité, unique, très reconnaissable, de ses photos en noir et blanc sied pourtant bien mieux pour aider à cerner sa sensibilité hors norme, en rend mieux compte, en témoin fidèle et probe de sa grande discrétion naturelle augmentée - justement par là très perceptible - de son réel grand raffinement intérieur.

Une chose chez lui aussi étrange que particulière : jamais je n’ai entendu Marcel parler une seule fois directement de lui-même, de sa santé, de ses joies ou de ses peines, de ses soucis, de ses croyances, que sais-je d'autre ; ne serait-ce que furtivement, en passant, pas même au travers d'un souvenir ou d'une parole en l'air qui lui aurait échappé.
Aussi me reste-t-il aujourd'hui de lui, et à jamais, le très amical souvenir de quelqu'un d'extrêmement secret avec qui, justement, certains soirs d'été, une bouteille de rosé frais calée entre nos deux chaises longues, nous nous tenions chacun, nez au ciel, à l'affût du sporadique et éphémère surgissement lumineux des étoiles filantes dont nous nous enivrions jusque tard dans la nuit en le plus parfait silence ; « notre plus grande richesse étant alors - selon le mot familier de Serge - de n'avoir besoin de rien. »

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