Ce n'est pas le travail difficile qui est monotone, c'est le travail superficiel.

Édith Hamilton

PHRASE 2Serge Fiorio

*

   Après l'effort - Les carriers 1 -, le réconfort...
Le solide équilibre et la stricte rigueur de composition de ce Fiorio de haute époque sont tout à fait remarquables, bien en accord, en osmose, avec la représentation de cette demi-douzaine de rudes gaillards rassemblés au moment d'une pause à même leur lieu de travail.

Carriers au travail 4 40x30cm

Ouvriers carriers au repos est l'une des toutes premières huiles sur toile - peinte à Onnion, dans un baraquement de chantier - 30x40 cm, 1933. Photo Leonore Mau

Prendre pour sujet un groupe d'ouvriers carriers au repos peints en plein air en leurs diverses attitudes n'est pas un choix banal en peinture : nous sommes là bien loin, par exemple, des ambiguïtés mondaines du très fameux Déjeuner sur l'herbe ! Tout comme aux antipodes de l'esprit des Grandes baigneuses, que ce soit celles du sensuel Renoir ou de Cézanne y théorisant, lui, en route, les pinceaux à la main ; chefs-d'œuvre auxquels cette petite toile d'apparence rudimentaire et bien sûr complètement ignorée de l'Histoire de l'art officielle me semble, n'empêche, pouvoir être placée sans façon en regard : sinon en contrepoids patent donc, mais en confrontation édifiante.

Si les ouvriers carriers de l'entreprise Fiorio de Taninges exercent un tel rude métier, ils en apprécient d'autant plus, et d'autant mieux, les temps de répit où ils se réconfortent au cours de repas partagés ou de casse-croûtes pris en commun, se reposent, se détendent, et ainsi se ressourcent, le temps d'une brève sieste réparatrice si la saison et la météo du jour l'autorisent. Cela toujours in situ, ce dont se plaît à témoigner fort explicitement le jeune peintre en choisissant de nous raconter un tel moment saisi dans la dizaine d'années de sa vie communautaire parmi les ouvriers italiens de l'entreprise paternelle. Pour ce faire, il peint six de ses compagnons - dont trois sont ce jour-là torses nus - dans leur environnement quotidien : des paniers à casse-croûte et des gamelles, des serviettes de table, des outils, sont répandus auprès d'eux, abandonnés ensemble au sol, pêle-mêle, voisinant avec des blocs visiblement encore à débiter ou à moudre en gravier. Comme souvent, sinon comme d'habitude.

Cette toile est bien de la même veine de ce que me confia Serge pour l'album de 1992 quand je l'interrogeai en vue d'y rendre compte de cette période qui est peut-être bien, entre toutes, la plus héroïque de sa longue existence : « Je travaillais au chantier de bon cœur. J'avais besoin de sentir que j'avais des muscles, qu'ils pouvaient me permettre la confrontation avec de pénibles travaux physiques. Cela m'a donné beaucoup de force et d'assurance par-delà les grandes et bénéfiques fatigues.
S'allonger le soir, après une journée de dix heures à charger des wagonnets de pierres, et sentir un bien-être à faire rêver, cela me convenait. Le travail en équipe aussi. Travaux de carrier, puis d'entretien et de tracé de routes, ont rempli ma vie pendant dix années. »

Le concasseur ambulant de l'entreprise Fiorio à TaningesLe concasseur ambulant à l'aide duquel l'équipe s'occupe alors également de réfection et de chargement de routes. Madre mia, quelle époque épique !
Largement le plus jeune d'entre tous les carriers, Serge est perché tout en haut à gauche, faisant visiblement le pitre en plein, enveloppé d'une cape sombre, bras gauche barrant le torse et le chapeau de traviole. À la Charlot, qu'il adore et auquel il rendra plus tard un hommage reconnaissant en le faisant bien souvent figurer déambulant dans la foule de ses multiples et divers Carnavals.

*

Quelques liens :

Les carriers Fiorio 1.
C'est au chantier...
La chambre des ouvriers.
Un dessin de 1935.

Les Ouvriers au repos chantant.
Les Quatre Âges de la vie en action.

Portrait d'ouvrier. 1931.

Un dessin de 1935.
Riches heures de haute époque.
Les Quatre Âges de la vie en action.
Serge photographe — de 1936 à 1939.
Les Ouvriers au repos chantant.
Taninges. Une photo-souvenir de 1936.
Ouvriers, suite.
Photographie et peinture.
La famille ouvrière.
Rarissime photo...
L'une des toutes premières aquarelles de Serge.
Constant Rey-Millet. 1,2,3,et 4.
Thyde Monnier et le beau terrassier italien.
Serge photographe — de 1936 à 1939.