Je ne me doutais pas que ce fameux Grand Berger - souvent entraperçu, mais encore tant bien que mal, de bien plus loin, sur d'autres photographies - soit en réalité d'un tel beau format. Qu'il mérite fort, du reste !

Passe-muraille à sa façon, lou pastre que voilà se manifeste ici, unique et droit comme un İ, dans une fenêtre que, comme par enchantement, il ouvre de lui-même au travers de la paroi de la maison du peintre, en tête de son troupeau et plus grand que nature sur fond de vaste paysage haut-provençal imaginaire.
Il y est sans nul doute possible le guide, le gourou au sens proprement hindouiste, le maître, en somme, au meilleur sens du terme. Chapeau, bâton, longue cape, en sont les attributs pour é
merger, altier, pareil à une apparition surnaturelle ayant justement lieu juste à l'orée de la lumière de ce monde-ci, le nôtre, à travers celle de la photo.
Comme de nombreuses autres faites à Montjustin, cette photographie de Robert Doisneau a été soigneusement scénographiée, composée, par le photographe lui-même, jusqu'au choix et à la mise au point de son éclairage bien particulier. Mais pourquoi pas ? N'est-ce pas, seul, en art, le résultat qui compte !

Ph Robert Doisneau

Le tableau semble parler à l'agneau - je l'entends même bêler vers sa mère, la seule brebis tête levée, à l'écoute depuis le troupeau - qui lui-même parle à l'enfant silencieux... C'est Daniel, le neveu de Serge, qui joue le rôle de bonne grâce, comme l'agneau, sans rien forcer. Et alors je vois qu'elle serait longue, et à rallonge, la liste des correspondances, des échos, des rappels, des distances et des rapprochements, évoqués ou subtilement suggérés en cette photo-point de rendez-vous ou de rencontre au carrefour située cette fois, pour le coup, et par extraordinaire, en plein mitan de la prosaïque et usuelle volée d'escalier que tant de visiteurs et de familiers ont prise et gravie pour accéder au saint des saint : l'atelier ! Sur la gauche, une autre œuvre, plus petite, mais non moins riche de sens : la halte de trois bergers pour demeurer dans le même esprit. Serge y incrusta Paix sur la terre à même son encadrement à la feuille d'or qu'il réalisa da solo.
Arrivé là, mon libre commentaire de cette photographie sur le thème de la rencontre multiple contenant, en abyme, encore celle, supplémentaire, de la rencontre en esprit - par œuvres interposées - du peintre et du photographe, me fait ouvrir ici une parenthèse qui, je m'en doute, ne sera pas bien agréable à toutes les oreilles. Qu'importe !
(Entre nous, au diable ! - mais oui, au diable, et comment ! - la bien trop célébrissime formule du Comte de Lautréamont avalisant (j'ai bien failli écrire avilissant) les canons d'un certain surréalisme et devant laquelle des générations entières d'intellectuels se sont agenouillés, et d'autres encore aujourd'hui, sans discontinuer ! La voici, en rappel : « Beau comme la rencontre fortuite d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection. »
Comment, je vous le demande, a-t-il bien pu écrire cela, sinon pas autrement que par pure et vaine provocation. Mais le plus beau - le hic, pour ne pas dire la cata - étant que d'innombrables artistes (il y en a toujours comme ça, des moulons qui, stériles ou désœuvrés, raffolent de mots d'ordre qui les mobilisent) l'ont tout de go appliquée telle quelle, sans aucun recul, prise à l'aveugle au pied de la lettre ! La plupart de ce qu'on appelle aujourd'hui "Installations" en sort encore directement sans plus de précautions. Aussi, en regard, je trouve Camus des plus sensés, et des plus sensitifs même, à propos de la création dans son fameux Discours de Suède : « L'art vit de contraintes et meurt de liberté. » Là-dessus, fermons doucement la parenthèse.)

Et revenons à nos moutons - ou plutôt à ceux de Serge - c'est préférable : ce berger pur-sang est ici un authentique Hermès en personne, dieu des chemins, du commerce et des échanges, de la communication : normal que Doisneau le photographie de face et qu'ainsi, selon sa nature, ses talents, ses attributions, il s'avance donc tel qu'en lui-même - plein de science, de prescience et de mystère - au-devant de nous tous, à notre avance !
Pour sûr que - sur le moment en tout cas - le photographe ne s'est pas formulé consciemment ce genre d'arguments, mais de toute évidence il y était connecté en esprit puisque, bien qu'en noir et blanc, sa photo en est toute "colorée" et bien plus que cela : imprégnée à cœur, et empreinte. Preuve que, comme celle de tout artiste inspiré qui se respecte, l'expression de Doisneau ne passe pas par la raison ni l'intellect - où alors n'y fait vraiment que passer !
C'est d'évidence sur un tout autre registre, à propos de toutes autres dimensions de l'être, qu'il nous attend, plus profond : celui de la puissance opérative des symboles, de certaines énergies sous-jacentes à l'œuvre, du rêve, de la Bible, de tout ce qui nous atteint en sa photo, intimement, depuis cet océan poissonneux immémorial qu'est l'inconscient collectif : incommensurable trésor immatériel que l'humanité à la fois exploite et enrichit sans cesse, à chaque instant à mesure, et cela depuis le fin fond des âges, la nuit des temps.

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Portrait à la Robert Doisneau par François Mangin-Sintès.
Une lettre - 8 mars 1961 - de Robert Doisneau.
À propos de la lettre de Doisneau par François Mangin-Sintès.
La traite.
Une carte de Robert Doisneau.
Des signatures.
Autour d'une photo de Robert Doisneau.
La baraque de tir.
Jakovsky. Bal masqué.
Pour faire le portrait d'un agneau : scène de la vie à Montjustin, fin des des années 50.
Sous la neige, le pain !