C'est l'auteur de Giono et les peintres qui nous propose ce jeu de questions et de réponses qu'elle a patiemment construit et mis au point à partir d'écrits et de paroles - rapportées ou pas, mais véridiques - de chacun des intervenants.

*

  Imaginons que Lucien Jacques ait un jour interviewé Giono et Fiorio !

Les trois hommes se connaissaient bien. Giono et Lucien Jacques ont été proches jusqu’à la mort de Lucien en 1961. Et Fiorio et Giono se sont fréquentés jusqu’à la mort de Giono en 1970 – bien que beaucoup plus intensément dans les années trente.

Lucien Jacques a en quelque sorte « découvert » et encouragé le jeune Giono au début des années 20.
Fiorio, dont le père était cousin de Giono, a très tôt été soutenu et encouragé par ce dernier dans sa pratique de la peinture.
Et Lucien Jacques a rapidement fait la connaissance de Fiorio, via Giono bien sûr… Certainement avant 1932. Une lettre envoyée à Giono de Saint-Paul, en août 1932, en témoigne : « Tu penses bien, et tu diras à tes cousins, à Serge, combien je regretterai de ne pas aller cette fois-ci goûter leur accueil. » En septembre 1932, il les évoque encore en disant d’eux : « Quels beaux types d’humanité »…

Serge Fiorio et Lucien Jacques ont, cela va de soi, illustré des œuvres de Giono, tandis que de nombreuses publications nous proposent écrits et déclarations des trois hommes sur leurs relations : les livres sur Fiorio d’André Lombard, l'album plus ancien des éditions du Poivre d’Âne, les publications des Amis de Giono, des Amis de Lucien Jacques, les deux volumes de la correspondance entre Giono et Lucien Jacques etc.

Il m’a semblé que Lucien Jacques occupait une position centrale dans ce trio. S’il s’est beaucoup exprimé sur Giono, il l’a assez peu fait sur Fiorio. D’où l’idée d’imaginer, un peu hors du temps parfois, une « fausse interview » de Giono et Fiorio menée par Lucien Jacques…

Mais il convient de mettre les choses au point tout de suite : personne n’a « façonné » personne…
Lucien Jacques s’est défendu, à propos de Giono, d’avoir été « l’artisan de sa gloire ». « Je crois plus juste de dire que j’ai été le devin, le sourcier de son talent et le premier témoin de son jaillissement et de sa réussite. Il se peut que je l’aie quelque peu aidé au début à curer le bassin de sa source, mais la source était là avant moi.
Je l’ai peut-être aidé à ne pas se salir au départ et à ne pas se perdre. »
1
Sans en changer une virgule, la phrase pourrait s’appliquer à Giono par rapport à Fiorio : « Je crois plus juste de dire que j’ai été le devin, le sourcier de son talent et le premier témoin de son jaillissement et de sa réussite. Il se peut que je l’aie quelque peu aidé au début à curer le bassin de sa source, mais la source était là avant moi.
Je l’ai peut-être aidé à ne pas se salir au départ et à ne pas se perdre. »

Ce que Pierre Magnan clarifie par la suite dans sa dédicace de son Pour saluer Giono paru en 1990 : « Je dédie ces souvenirs à Serge Fiorio dont l’œuvre peint respire à la même hauteur que l’œuvre écrit de son cousin Giono. »2

 *

- Serge, tu es né en 1911 à Vallorbe, en Suisse. Où et quand as-tu rencontré Giono pour la première fois ? Giono, de 16 ans plus âgé que toi, était donc cousin de ton père.

« J’ai fait la connaissance de Jean à un endroit appelé l’X, à 4 km au-dessus d’Évian : c’est là qu’habitait alors ma famille. Il y est venu peu après son mariage en 1920, en compagnie d’Élise : il faisait le tour de ses cousins Fiorio. Ils sont restés quelques jours. Il aimait la poésie, il nous récitait des vers de Musset, de Vigny ; cela m’émerveillait assez (j’avais neuf ans). »3

- Giono est ensuite venu vous retrouver plusieurs étés, à Taninges, en Haute-Savoie, où vous habitiez à l’époque. On riait, on chantait beaucoup, on parlait aussi. Raconte-nous un peu comment cela se passait.

« Jean nous parlait de poésie, de livres qu’il écrivait, d’écrivains qu’il connaissait, de musique et de musiciens. Cela tisonnait en moi des aspirations intérieures fécondes, d’ailleurs prêtes à éclore dans ma peinture.
À l’entendre donner ses appréciations sur les choses, sur les événements, petits et grands, le monde prenait une autre dimension et devenait magique.
C’est sans doute pourquoi je l’écoutais toujours avec une grande attention et un plaisir plus grand encore, satellisé autour de sa parole. Le matin, il ne quittait pas sa chambre, écrivant comme à son habitude manosquine jusqu’à l’heure du repas. L’après-midi, par contre, nous prenions du temps pour parcourir le pays, faire l’ascension du Pic de Marcelly qui domine le village, poussant jusqu’au Praz-de-Lys qui était alors un plateau vaste et sauvage d’une beauté souveraine. »4 

- Dans les lettres que tu m’écrivais à l’époque, Jean, ton imagination débordante aidant, ces promenades devenaient carrément des randonnées d’alpinistes chevronnés ! Mais je n’étais pas dupe, crois-le bien ! Pour ton biographe Pierre Citron d’ailleurs, ton alpinisme est « entièrement imaginaire ». « Il ne se vante pas, il s’invente », affirme-t-il. Tu m’écrivais par exemple, le 5 septembre 1931, alors que tu séjournais à Saint-Julien-en-Beauchêne :

« J’arrive de Chamonix. C’est un peu bête : j’ai “fait” (puisqu’on dit faire) le dôme du Goûter 4310 m, et je vais aller d’ici quelque temps tâcher de monter aux Aiguilles du Dru (massif du Mont-Blanc, tout ça) je suis parti d’ici dans cette intention. Mes gionesques cousins, des gars de vingt ans, avec la barbe, et 1 m 92 de haut et 1 m de largeur d’épaules (il y en a un que j’appelle Jupiter-Jeune et l’autre Dionysos) ont abondé dans ma bêtise avec une ardeur qui me reportait au plus beau temps des Giono. Ils m’ont accompagné jusqu’à La Clusaz et de là je suis parti seul avec le guide Joseph Charruaz. Ce que j’ai appelé bête tout à l’heure, c’est ce besoin de grimper et de m’assommer. Ce qui m’a fait du bien avec Jupiter-Jeune et Dionysos, c’est qu’ils ont un magnifique appétit pour ce qui paraît idiot à la plupart des gens.

[…] j’irai passer cet hiver, tout l’hiver à Taninges. Seul. Faire du ski avec Jupiter et Dionysos et du bob. Mais pas de sport d’hiver pour Parisiens. Mes cousins sont tous deux terrassiers et Jupiter conduit les camions de l’entreprise. »

- Bon… Serge, est-ce que tu penses qu’il est quand même resté quelque chose de la réalité de ces promenades dans l’œuvre de Giono ?

« J’ai toujours pensé que la vision du Giffre – la rivière au bord de laquelle nous nous sommes beaucoup promenés – l’avait sans doute marqué pour devenir, sous sa plume, le fleuve qui “roule à coups d’épaule dans la forêt” au tout début du Chant du monde.
C’est une impression que j’ai gardée chaque fois en le relisant, même s’il y a une disproportion énorme, démesurée ! et peut-être à cause d’elle, entre les deux cours d’eau, le réel et l’imaginaire. »5

- Giono s’intéressait-il de près au lourd travail de carriers de la famille Fiorio à l’époque ?

« Parfois, il nous rendait visite à la carrière. Là, il regardait plus qu’il ne posait de questions. Ce travail en équipe le travaillait lui-même, lui racontait aussi beaucoup, et lui fournit jusqu’au titre d’un livre projeté mais qu’il n’a jamais écrit : “Danse de la barre à mine”.
Un jour, étonné de nous voir débiter simplement à la masse des pièces encore énormes, il voulut s’initier à son maniement.
Malicieusement, mon frère Aldo lui présenta pour ce faire ce que, dans le jargon du métier, nous appelions une bâtarde, c’est-à-dire un bloc proprement indébitable de par la nature de la pierre. Il se mit courageusement à l’ouvrage mais il ne parvint, évidemment, qu’à n’en détacher que quelques rares éclats, dans des bouquets d’étincelles, et à s’exténuer !
Nous ne lui avons pas fait part de la supercherie, et du coup notre travail quotidien lui parut d’autant plus titanesque !
C’est l’époque où il ne nous désigna plus, Aldo et moi, que sous les noms de Jupiter-Jeune et de Dionysos, ses gionesques cousins ! »6

- Giono évoquera plus tard la vie des membres de la famille Fiorio, notamment dans son très beau texte « Le Poète de la famille ». Il utilisera aussi les renseignements techniques précis que vous lui aviez fournis au moment de la rédaction de son roman Batailles dans la montagne. Tu as encore une anecdote à nous raconter à propos de cette période ?

« Une autre fois, il voulut assister au départ des coups de mines. Nous en avions préparé quatre. Trois coups partirent, mais pas le quatrième. Quand un coup ne partait pas, il fallait attendre vingt-sept minutes de sécurité avant de pouvoir sortir des abris.
À la vingt-septième minute donc, nous sortîmes et le coup partit en même temps !
Ce fut un mitraillage conséquent de petits cailloux grêlant droit sur nos têtes. Les mains aussitôt croisées à plat sur le crâne, nous nous précipitâmes sous le pan de rocher le plus proche, tandis que Jean, fortement impressionné comme nous, criait en courant : “C’est Verdun ! C’est Verdun !” »7

- Tu avais déjà commencé à peindre à cette époque ?

« Je ne lui avais encore jamais dit que je peignais, que je commençais à peindre. C’est en discutant avec mon père que celui-ci, dans la conversation, le lui révéla : “Serge, il peint.” C’est débordant d’enthousiasme qu’il répliqua aussitôt : “Serge il peint ! Serge il peint !“ Et pas plus tard que le lendemain, c’est-à-dire vingt ans après s’être penché sur mon berceau au cours de vacances à Vallorbe, il se penche cette fois sur mon œuvre naissante.

Je lui montre des dessins, de petites choses à la gouache et à l’huile, notamment le portrait de l’ouvrier Henri Dariva devant lequel il m’encourage vivement à poursuivre sans me poser de questions : ”Continue, continue, n’écoute personne !“

Ce qui a toujours été par la suite, en ce qui me concerne, sa recommandation favorite. Pour moi, essentielle. »8

- Jean, dans une lettre du 5 septembre 1931, tu me parlais déjà de Serge :

« Mon cousin Serge, celui que j’appelle Dionysos, et qui est tellement beau qu’on ne peut pas y croire, dessine si bien que j’ai promis de le mener un jour à Paris pour lui faire visiter le Louvre. Il y a quelque chose à faire avec ce garçon : souple, intelligent, savant de la bonne science, un sac de sang. »9

- Tu allais parfois à Manosque aussi, Serge ?

« En 1934, je suis resté six ou sept semaines, en avril-mai ; j’ai assisté à la fête de Saint-Pancrace, qui est traditionnelle à Manosque. Il m’avait toujours encouragé à dessiner et à peindre, et cette année-là, j’ai fait son portrait10, qui est reproduit sur la couverture de Noé dans l’édition Folio. Le soir, vers cinq ou six heures, presque chaque jour, il nous lisait Que ma joie demeure, qu’il était en train d’écrire. C’était le début du livre : l’arrivée de Bobi, le printemps, le cerf. Le jour où le tableau a été fini, il avait écrit la phrase qui est sur la page blanche devant lui sur le portrait : “Oui, dit Bobi, le difficile c’est11 de trouver une bête qui accepte.” »12

- Cela a été un moment important pour toi, ce premier portrait de Giono. Je dis « premier », car tu en feras un autre en 1989, à la demande de Sylvie Giono.

« En me convainquant de faire son portrait, Giono m’a aidé, devant l’aventure qui m’attendait, à surmonter mes appréhensions dues à ma totale ignorance de tout ce qui touchait à l’art.
Il savait que c’était là le chemin le plus direct pour m’ouvrir à ma propre liberté d’artiste. Je lui en garde une solide et entière reconnaissance. »13

- C’est à cette époque aussi que tu découvres la Haute-Provence, où tu finiras par t’installer bien des années plus tard.

« Je l’ai découverte en 1931, en hiver. J’ai eu le privilège cette année-là, et souvent par la suite, de séjourner pendant quelques semaines chez Giono. Il aimait beaucoup marcher, moi aussi. Nous marchions chaque après-midi dans les environs de Manosque. La marche est le moyen idéal, le plus parfait, de rencontrer, pénétrer, découvrir un pays. En quelques jours, j’ai senti, moi qui venais des régions à glaciers et sombres de la Haute-Savoie, que j’avais trouvé “mon pays”, au sens que l’on peut donner à son pays natal. À l’épreuve du temps cela n’a cessé de se renforcer en moi puisque je ne me sens plus aucune attache avec mon lieu de naissance, mais des liens chaque jour plus solides avec cette Haute-Provence. Il s’agit d’un accord profond et impératif par un plaisir constant à tous les niveaux : qualités d’équilibre, des rythmes de couleurs, d’atmosphère, et d’esprit. »14

- C’est à ce moment, à Manosque donc, que tu as vraiment pris conscience de la qualité particulière de la lumière de Haute-Provence ?

« Ce fut pour moi, c’est le cas de le dire, un véritable don du ciel que cette révélation lumineuse – si soudaine que j’en fus aussitôt ému jusqu’aux larmes.
Aujourd’hui encore, tout cela est pour moi difficile à cerner vraiment et à définir avec assurance, le phénomène lui-même me parut si étrange, intensément, qu’en partie il le reste. Ce fut là un moment unique qui retentit dès lors, tout au long, dans ma vie, mon travail, et donc directement à travers mon œuvre.
C’est comme ça, et je dois dire que je n’y suis pas pour grand-chose : c’est venu à moi, à mon grand bonheur de peintre, pour me transformer en profondeur à un moment où j’en avais besoin. »15

- C’est Giono qui t’a en quelque sorte « donné » ce pays, « son » pays.

« Il me le donnait à sentir au-delà des apparences de ce qu’il y avait à voir, donnant vie par sa parole à ce qui me paraissait inerte. Et là, il était de première force ! »16

- Pourtant, Jean, pour ta part, tu étais assez inquiet quant à l’avenir de la peinture de Serge à cette période. En 1935, tu lui écris :

« J’ai beaucoup de choses à te dire mais par lettre c’est difficile. Deux des plus importantes toutefois. Il ne faut plus sous aucun prétexte faire le portrait de personne, ni vendre (extrêmement important). Il faut travailler pour toi sans que personne ne voie rien. Tu montreras tes toiles plus tard. Pour l’instant, tout ce que tu peux faire qui te donne des joies passagères te dessert pour l’avenir. Fais tout ton possible – va pour ça jusqu’à la brutalité, la grossièreté, tout – pour travailler seul et pour toi. Ne t’inquiète pas. Dès que tu sentiras que tu montes, tu seras mille fois plus récompensé par toi-même que par tout ce qui te récompense actuellement. Souviens-toi que l’art est la plus cruelle des occupations des hommes. Après nous verrons. Tu comprends bien, Serge, que si tu n’en valais pas la peine je ne te donnerais pas d’aussi désespérantes pensées. En art, rien ne se fait facilement mais tu seras récompensé de toute l’austérité que tu mettras dans ton travail par la place à laquelle ce travail te poussera. […] Pour toi, courage et pas de faiblesses ou alors en dehors de l’art, tout à fait en dehors. Mais quand tu peins, sois exactement comme un moine. Ou bien tout est foutu et dans cinq ans tu n’existeras plus. Je t’embrasse et compte sur moi. »

- La réponse de Serge t’ayant rassuré, Jean, tu lui écris encore :

« Ça va, mon vieux. Ta lettre est celle que j’espérais. Travaille et ça ira. Tu peux avoir confiance en toi. Encore une chose ! Sois orgueilleux et fier mais en toi-même. Ça, ça fait l’armature de ta force. Rien ne pourra t’empêcher de peindre, sois tranquille, quant à moi, je m’occupe de toi. Ne fais rien avec ton intelligence. Fais tout avec ton cœur. »17

- Mais, Serge, tu es évidemment toujours resté lucide et indépendant par rapport aux conseils de Giono…

« Vers 1937, il m’a donné le livre de [Lionello] Venturi sur Botticelli, avec la dédicace : “À Serge Fiorio, de la part de son cousin, parce que tu trouveras ici la solution des problèmes qui parfois t’arrêtent. Jean Giono.” »18

« Giono s’était, je crois, trompé grossièrement en croyant voir un défaut de maladresse dans un certain hiératisme bien présent dans mon travail de jeune peintre. Cette dédicace, certes pleine de bonnes intentions, était, à ce que je crois, complètement à côté de la plaque. Et puis il y a tout ce que j’ai peint par la suite, jusqu’à aujourd’hui !, sans jamais avoir tenu compte le moins du monde de sa remarque. N’était-il pas écrivain avant tout ? »19

- Jean, tu as écrit par la suite plusieurs présentations pour des expositions de Serge. Notamment pour celle de la galerie Serguy à Cannes en 1942, alors que les Fiorio sont à cette époque cultivateurs en Tarn-et-Garonne. Mais il a fallu qu’Eugène Martel insiste pour que tu rédiges enfin ce texte !

« Serge Fiorio est mon jeune cousin. Ceci dit, me permet d’en parler plus librement et, en tout cas, d’apporter au spectateur de ses œuvres un important élément de jugement. […] C’est de la franchise et de la loyauté de Serge Fiorio que je me porte garant. Il chasse de bonne foi. Il peint de la façon qu’on voit parce qu’il ne sait pas peindre autrement. Il n’y a pas d’astuce. Il n’est pas jongleur ; il n’est pas champion de saut sans perche ou avec perche. Il s’est trouvé devant la peinture (je l’ai vu à ce moment-là : j’y étais) nu et cru, sans rien dans la tête. Tout chez lui est moyen de bord. […] Il ne fait pas de la naïveté : il est naïf ; il ne fait pas de la gaucherie, il est naturellement gauche (ce qui confine à l’adresse, et c’est là justement que je peux servir à faire le départ). Il ne fait pas le primitif ; il l’est. Depuis que je le connais (en tant que peintre, je veux dire, car, pour le reste, je le connais depuis le temps où, ayant quitté le sein de sa mère, il me barbotait mon chocolat dans les forêts montagnardes où je l’emmenais à la promenade), depuis que je le connais, je n’ai eu qu’une peur, c’est qu’il perde sa qualité primitive. […] Tant qu’il reste sur son arche de Noé, il est sauvé, et, en ce sens même, il est sauveur. […] Enfin, peu à peu, je me rassure […] il poursuit sa navigation diluvienne : c’est l’essentiel.
J’attends de lui actuellement cet anti-Quichotte qui repeuplera de nouveau la terre autour de nous de géants, d’enchanteurs, de princesses, d’Urgande, de Merlin, d’Amadis, de Galaor, d’Oriane, de Beaux Ténébreux, de chevaliers aux épées vertes ; peut-être moins vrais que nos pontifes de comices agricoles, mais combien plus agissants avec leur corps poétique. Ce que j’essaie de faire de mon côté. Ce pourrait être une mission de famille. J’en serais fier. »20

- Et puis cela va être la découverte de Montjustin, essentielle pour toi, Serge.

« En mai 1947, je vais chez les Giono. Je m’ouvre à Jean de notre détermination de nous installer en Haute-Provence. C’est lui qui m’a parlé de Montjustin où son ami Lucien Jacques venait d’acheter une maison et quelques ruines. Je m’y suis rendu aussitôt. […] En montant le coteau à pied, j’ai découvert lentement, découvert en moi aussi ; m’abreuvant à cette journée de pure lumière comme on peut souvent en vivre ici. Lucien Jacques, que je connaissais déjà, m’a hébergé pendant quelques jours. »21

André Lombard a reconstitué, dans Habemus Fiorio !, la conversation entre Lucien Jacques et Serge Fiorio, conversation qui déterminera pour Serge toutes les années à venir :

- Mais dis, toi, qu’est-ce qui t’amène ?

- C’est Giono qui m’adresse !

- De quoi s’agit-il ?

- Ma famille et moi cherchons un toit et quelques lopins. Le Vallon, c’est fini et nous ne voulons pas, maintenant, moisir plus longtemps à Taninges. Après toutes ces années noires, j’ai personnellement un besoin très fort, vital, d’espace et de lumière !

- Ici, à Montjustin, bien évidemment il y a tout ça. Mais comme tu peux aussi le voir, pour le reste tout est par terre. Les habitants, rends-toi compte, s’y dénombrent aujourd’hui sur les doigts d’une seule main.

- Nous n’y serions pas de trop au moins !

- Demande ! Va voir le maire. Le vieux presbytère encore debout, là-haut sous le clocher, fera peut-être bien votre affaire : de la vue, un jardin, pipi caca à deux pas, dans l’église du treizième ! Le toit est par terre ; ainsi, de jour comme de nuit, le ciel de voûte est assez extraordinaire. Vas-y voir et tu m’en donneras des nouvelles. Sinon, sans vous, pour de bon, au train où ça va, l’an prochain tout cela ne sera plus, peut-être, qu’un gros tas de pierres sous une seule touffe de lierre !

En attendant, tu sais qu’ici, chez moi, tu as ta chambre et ta chaise, l’eau du puits et ton quignon de pain. Pour le reste, crois-moi, dès maintenant, c’est entre tes mains. »22

- Par la suite, la tribu Fiorio a très vite élu domicile dans l’ancien presbytère où, sans perdre de temps, tu t’es mis aussitôt à peindre. C’était important pour toi de t’installer en Haute-Provence ?

« La Haute-Provence représente pour moi quelque chose qui me tient si fortement à cœur que j’y ai jeté l’ancre pour un amarrage définitif. Cette contrée a le pouvoir d’être belle par tous les temps, grâce à sa luminosité et aux “moments” de sa lumière ; pendant lesquels tout, parfois, est exalté jusqu’à la transfiguration. Cela nous conduit à son mystère que je ressens de façon très forte, ce qui me porte à la connaître le plus possible et me permet des engrangements féconds que j’essaie de faire passer dans ma peinture. C’est un contrat d’amour, mais c’est moi qui reçois le plus. »23

« Le bel accord avec la nature, avec les paysages et leurs habitants, cet accord total, je ne l’ai ressenti profondément qu’en venant vivre en Haute-Provence : pays riche dans sa diversité, offrant tant de découvertes qui, au-delà de la surprise, sont sources intarissables de plaisirs intenses et d’émotions.
Elle n’est pas avare non plus de ces instants où les nuages et le soleil proposent des spectacles de magie extraordinaire.
Un des plus forts, des plus capables de faire croire que l’on était transporté ailleurs, au fond d’un Orient, je l’ai vu et vécu un matin, à l’aube, découvrant tout à coup le village de Simiane-la-Rotonde. Il était plaqué contre un ciel charbonneux, une mince couche de neige au sol, un jet de lumière sur les constructions ; tout cela lui donnant, par la couleur et le contraste, l’aspect d’une apparition venant d’un mirage ou d’un univers de légende. C’était beau à vous couper le souffle ! Cette vision forte et inoubliable, pleine de magie merveilleuse, je la porte en moi comme un don sans prix. »24

- C’est tout à fait ce que tu as écrit, Jean, dans quelques lignes de préface à l'exposition de Serge à la Galerie Hébert à Grenoble, du 31 janvier au 17 février 1969. Peut-être pensais-tu toi aussi à Simiane ?

« Serge Fiorio compose un monde subjectif. Tel village de Haute-Provence s’arrache de son histoire et de sa géographie. Resté toutefois tel qu’en lui-même, il ajoute cependant à sa couleur et à sa forme (comme une sorte d’alcool), les horizons s’élargissent et s’approfondissent, un anthropomorphisme quasi grec (comme renaissant, le Ronsard du premier et du second livre des Hymnes) anime les montagnes, les bois, les lacs, les nuages, les neiges et jusqu’à l’invisible : le vent, l’épaisseur de l’air. C’est un art éminemment aristocratique. »25

- Jean, explique-nous pourquoi la présence des Fiorio à tes côtés a été si importante pour toi. Celle de Serge en particulier, bien sûr.

« Tu dois comprendre quel bien cela me fait mais tu ne peux pas savoir jusqu’à quel point, je me sens comme en transfusion du sang. […] J’ai bien besoin de retrouver un grand équilibre. »26
« Je t’ai dit ce que c’est que l’atmosphère de cette famille. Alors tu comprends. Et puis c’est un peu toute la jeunesse qui est restée là. Et puis tout un tas de choses bien loin ; et ils sont si gentils. Ils n’ont pas cherché à comprendre. “Jean nous réclame, il veut nous voir, on y va.” »27

- Finalement, Serge, et pour conclure, qu’est-ce que Giono t’a apporté ?

« Ce que Giono m’a apporté ? Il m’a appris et donné à voir, c’est-à-dire à dépasser ce que l’on voit, à faire de la réalité la materia prima sur laquelle, pour un artiste, beaucoup de travail est nécessaire, associé au rêve, pour la faire éclore en soi encore une fois, une nouvelle fois, différemment donc.
Ainsi, saisir l’intimité d’un être, d’un paysage ou d’une scène dans leur identité, les rend intemporels, disons plus simplement uniques. La voie est étroite, il y a des périls, des pièges plus ou moins subtils. Verser dans le pittoresque étant le plus grossier, l’intelligence maniaque aussi, ou à la longue alors, la répétition stérile, tout ce qui peut faire faire de la mauvaise peinture.
Le travail du peintre, c’est la santé de l’œuvre. Aussi, arrive un moment où nécessairement – si l’on travaille – on se trouve assez armé et clairvoyant pour que tous ces virus n’aient plus de prise sur votre système immunitaire. Pour moi, peindre exige de dominer son sujet tout en se laissant porter, guider par lui, jusqu’à ce que cela, s’équilibrant, devienne une seconde nature. La seule véritablement valable, efficace, lorsqu’on se retrouve seul face à la toile sur le chevalet. L’approfondissement du métier est primordial pour s’ouvrir des portes. Certaines s’ouvrent en chemin, parfois d’elles-mêmes, comme par magie : ce que Martel appelait les impondérables. C’est à tout cela que Giono – très tôt sensible à mon besoin de peindre – m’a invité : à travailler sans cesse, infiniment, à perpète ! Mais au lieu d’une condamnation, comme ces mots pourraient le suggérer, cela m’est chaque jour une libération féconde de m’exprimer ainsi par la couleur. »28

 

 *


1 Lucien Jacques 1891-1961, Transbordeurs, 2006, p. 17.

2 Folio, 1993.

3 Bulletin de l’Association des Amis de Jean Giono, n° 8, printemps-été 1977, p. 85.

4 André Lombard, Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 125-126.

5 André Lombard, Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 126.

6 André Lombard, Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 126-127.

7 André Lombard, Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 126-127.

8 André Lombard, Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 127-128.

9 Correspondance Jean Giono-Lucien Jacques 1930-1961, p. 72.

10 Ce portrait est aujourd’hui au musée de Laval. Notons que par la suite Giono acceptera de faire partie du comité d’organisation du musée Henri Rousseau de Laval, consacré à l’art naïf. (P. Citron, op. cit., p. 554) En octobre 1938, Gallimard reproduira le portrait en affiche pour l’annonce du Poids du ciel.

11 « C’était » dans le roman.

12 Bulletin de l’Association des Amis de Jean Giono, n° 8, p. 85.

13 Serge Fiorio, Poivre d’Âne, p. 21.

14 Serge Fiorio, Poivre d’Âne, p. 38.

15 Habemus Fiorio !, La Carde éditeur, 2015, p. 185.

16 Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 214.

17 Serge Fiorio, Poivre d’Âne, p. 42-43.

18 Bulletin de l’Association des Amis de Jean Giono, n° 8, printemps-été 1977, p. 87.

19 Habemus Fiorio !, La Carde éditeur, 2015, p. 241.

20 Revue Giono 5, p. 15.

21 Serge Fiorio, Poivre d’Âne, 1992, p. 28.

22 André Lombard, Habemus Fiorio !, La Carde éditeur, 2015, p. 128-129.

23 Serge Fiorio, Poivre d’Âne, 1992, p. 38.

24 Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 214-215.

25 Catalogue de l’exposition Autour de Giono, Actes Sud, 2002, p. 44. Précision : le texte est bien « Tel village de Haute-Provence s’arrache de son histoire et de sa géographie » et non « de son bonheur et de sa géographie » comme indiqué erronément dans le catalogue.

26 Lettre de Giono à Lucien Jacques, octobre 1933, envoyée de Taninges.

27 Lettre de Giono à Lucien Jacques, août 1930, envoyée de Saint-Julien-en-Beauchêne.

28 Pour saluer Fiorio, La Carde éditeur, 2011, p. 243-244.

*

Quelques liens :

Giono. Impromptu 8.

Le livret Trois de Montjustin.

Le sourcier Lucien Jacques, par Lucienne Desnoues