« Glissez, mortels, n’appuyez pas. » est un précepte dont Ida, la sœur aînée de Serge, usait au besoin auprès de ses proches et des siens afin de gentiment maintenir l'harmonie autour d'elle.
Le lisant tout à l'heure par un heureux hasard, il m'a cette fois conduit en douce, de fil en aiguille, à une réflexion qui m'éclaira un peu plus sur Lucien Jacques en rapport avec son art.
Réflexion au bout de laquelle m'est en effet alors apparu clairement que la personnalité artistique de ce dernier est biface : écrivant, décrivant, racontant et dénonçant tout à la fois la guerre en nombre de ses poèmes, en ses Carnets de Moleskine et en sa Marche militaire, Lucien Jacques sauvegarda cependant en lui, intacte - rien là de la chasse gardée ou interdite, on va le voir -, une zone vierge de tout poids de l'Histoire où les armes en tout cas, entre autres, n'ont pas lieu d'être, n'existent pas ou n'existent plus, n'ont jamais existé, hormis le domestique fusil du chasseur ordinaire posé au retour avec le gibier à même la table de la cuisine dans quelques fameuses natures mortes automnales du Contadour ou de Gréoux. Je veux parler de son art subtil de l'aquarelle par lequel tout mal est banni du ciel et de la terre.

Lucien 1

L'un écrit, l'autre peint, ces deux versants de sa création étant reliés mais bien distincts, opposés même de par leur contenu où, dans l'un, Lucien Jacques dénonce, s'indigne, souffre et crie, tandis qu'au contraire dans l'autre il célèbre, ou porte aux nues avec ferveur. Tout cela pourtant de la même et unique force orientée vers un même but.

« Une expression, ai-je lu encore, que l’on attribue parfois, à tort, à La Fontaine ou à Voltaire, et que l’on doit en réalité à un certain Pierre-Charles Roy. C’est à peu près la seule phrase que la postérité ait retenu de cet auteur du XVIIIème siècle, pourtant prolixe, qui s’était spécialisé dans les livrets de tragédies lyriques, un genre tombé en désuétude dont il paraît qu’il était cousin de l’opéra.
Le mot parle à l’évidence pour une traversée légère de la vie, et semble se suffire à lui-même. Mais il est en fait extrait d’un quatrain qui figurait au bas d’un tableau représentant des patineurs : 

“ Sur un mince cristal l’hiver conduit leurs pas
Le précipice est sous la glace
Telle est de nos plaisirs la légère surface
Glissez, mortels, n’appuyez pas. ″ »

Et je me dis que ce tableau aurait pu sans problème être tour à tour interverti - si elles avaient déjà été peintes à l'époque - avec n'importe laquelle des aquarelles pacifiques et pacifistes de Lucien Jacques où, expressément voulu par un art de peindre inspiré de haut, les blancs y sont des réserves préservées de silence et de pureté essentielle, originelle. Sortes de nappes phréatiques - bien pleines malgré leur simple apparence au premier coup d'œil - qui, par contraste efficace, puissant, irradient, faisant un bien exquis à tout le reste de ce que le peintre nous donne ainsi à voir et par là même à sentir.

Lucien jacquesPouvoir ineffable de ces blancs lumineux, en contrepoids direct aux pages complètement noircies par les horreurs de la guerre, de toutes les guerres en somme.
« On n'arrête pas le printemps avec des fusils. » affirme Lanza del Vasto. Cela se confirme et se vérifie admirablement dans la vie et dans la conscience de Lucien Jacques au retour de l'enfer : oui, cela s'est visiblement passé en lui puisque toutes ses belles aquarelles de la plénitude témoignent avec talent d'un printemps intérieur intense, ardent, venu contrebalancer et même exorciser, en sa psyché, tout le tragique de l'atroce déluge de feu, de sang et de morts dont, blessé en 16, il réchappa de justesse.
Aussi, si j'avais à associer l'aquarelliste à un arbre, j'associerais alors très volontiers Lucien Jacques à l'amandier qu'il aimait tant et savait donc si bien peindre. Il va sans dire, un amandier en fleur !

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De quoi lire :

Le livret Trois de Montjustin.

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Lucien Jacques.
Lucienne Desnoues, Lucien Jacques et Pégase, entre autres.
Une photo de Lucien Jacques
Lucien Jacques : le témoignage de Charles Tillon sur ses obsèques du 13 avril 1961 à Montjustin.
Aux Amis de Lucien Jacques.

Les Carnets de Moleskine.
Les poèmes de guerre de Lucien Jacques.
Album de dessins et gravures de Lucien Jacques
De la correspondance Lucien Jacques-Alfred Campozet.
Le sourcier Lucien Jacques, par Lucienne Desnoues
AG Lucien Jacques et autres informations.
Un court poème que Lucienne m'offrit.
Dans le N° 12 des bulletins des Amis de Lucien Jacques
Sur une photographie de Lucienne Desnoues.

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CONFÉRENCE
Aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence
JEUDI 27 SEPTEMBRE 2018 À 18 H
Entrée libre et gratuite

DESTINS DES PUPILLES DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE DANS LES BASSES-ALPES
SOUS LA IIIE RÉPUBLIQUE_
Par Isabelle Grenut, docteur en histoire.

Grâce aux rapports des inspecteurs de l’Inspection départementales
des Enfants trouvés des Basses-Alpes, et des registres d’entrées des
 hospices du département, Isabelle Grenut fait renaître des destins de
vie parfois éphémères.

ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DES ALPES-DE-HAUTE-PROVENCE
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