Qu'est-ce que la neige ? Un peu de froid, beaucoup d'enfance.

Christian Bobin

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   La toute première Neige Fiorio date de 1961, à peine. Le peintre a alors tout juste cinquante ans, il est en plein mitan de sa vie, à mi-chemin. En parfaite santé et n'ayant jamais cessé de peindre, il se trouve donc à ce moment-là en pleine force de l'âge en même temps que de ses capacités de peintre.
N'empêche, ce sujet directement tombé de tout en haut du ciel de haute-Provence est si nouveau dans son travail qu'il nécessite tout de suite, dès le début de la mise en chantier, des moyens particuliers dont l'artiste - qu'il est pourtant alors depuis belle lurette - ne possède pas encore ; bien qu'ayant déjà à son actif la plupart de ses toiles majeures, pour ne pas dire ses chefs-d'œuvre - Mort du Camarade et Cérémonie du cheval peut-être bien côte-à-côte en première ligne du peloton de tête.
Il faut impérativement qu'il se les forge dare-dare, sur-le-champ - c'est doublement le cas de l'écrire puisqu'il s'agit d'un paysage aux trois quarts agricole.
Mais comment ? demandera-t-on. Eh bien, fidèle à lui-même, comme il a jusque-là avec foi toujours pratiqué :
par les moyens du bord, sur le tas comme on dit aussi - deux expressions dont il usait souvent et volontiers, n'ayant jamais voulu communément apprendre - ; tout en peignant donc, et en mettant surtout un maximum de cœur à l'ouvrage ! C'est qu'il faut savoir que son art a toujours eu - dès ses balbutiements - une heureuse grande capacité auto-fécondante, à la seule condition, expresse cependant, que Serge ne "plaigne" pas son temps de travail ni son enthousiasme au cours de celui-ci. Ce qui jamais n'a été le cas - bien au contraire, cela on le ressent déjà aisément au premier coup d'œil porté sur n'importe laquelle de ses œuvres ; quelle qu'elle soit et de surcroît qu'elle nous plaise ou non !

Première Neige 1961

Première Neige. 1961. Peinte sur isorel sans doute. Sans dimensions connues.

Oui, des moyens nouveaux, encore totalement inédits, inconscients, sont alors pour lui nécessairement de mises, à l'ordre du jour, au cours de cette prochaine toute première Neige. Et pour cause, rendez-vous compte : ne jouer pratiquement que sur des blancs, leurs tons, leurs valeurs, leurs accords de voisinage et plus encore, en dehors du tracé minutieux des haies et des chemins en face de l'immensité céleste, voilà, certes, un défi de taille que la haute-Provence lui lance mais à travers lequel, ayant à cœur de le relever, il s'en lance du coup forcément un autre tout aussi important à lui-même, si je me fais bien comprendre.
C'est qu'en art, en effet, toute réussite n'existe et ne prend corps véritable qu'au débouché d'une voie unique et étroite, sans raccourci ni échappée possible, où travail intérieur et travail extérieur vont tout le long de pair, côte-à-côte, s'y épaulent et s'y dynamisent mutuellement en chevaux de front.
État de fait ayant force de loi chez tout artiste qui, parce que digne de ce nom, se respecte, depuis le plus petit jusqu'aux plus grands. « L'art est un engagement ! » déclarait en ce sens Serge à qui voulait l'entendre, à l'occasion.
Quoi qu'il en soit, saisi autant que séduit par la vision de l'accord, à ses yeux parfait, idéal même, entre les capacités de révélation par enveloppement de la matière même de la neige avec celles fort sensiblement réceptives du relief de haute-Provence fusionnant par là en une plastique étonnante, Serge veut à sa façon, à toute force leur rendre à la fois hommage et témoignage par sa peinture de paysage. Cette dernière ayant tout à y gagner : un thème de plus qu'il honorera de nouveau souvent par la suite, l'agrandissant sans cesse, et qui, en retour, honorera lui-même sa peinture, ajoutant grandement à son renom par le simple bouche à oreille.
C'est que, autre que charmante ou pittoresque quand elle est bien peinte, la neige attire forcément à elle, aimante, par mille et une qualités subtiles découlant toutes plus ou moins directement de l'archétypale pureté originelle qui en est, sans conteste, la source primordiale.

PS : je publierai bientôt les deux trois pages de mon Pour saluer Fiorio où j'interroge Serge au sujet de ses Neiges.

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De quoi lire :

Curieusement...
Sur une Neige en forêt.

Autres cavaliers dans la neige par Ismaël.
Une Neige
Cavalier dans la neige.
Une (trop) courte lettre du peintre des Neiges à un libraire bruxellois.
Sous la neige, le pain !
Neige
Une Neige parmi les Neiges.