Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous.

Paul Éluard.

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  De récents courriers croisés avec mes amies Michèle Ducheny et Élisabeth Juan-Mazel, arrière-petite-nièce d'Eugène Martel, me fournissent de précieux éléments pour confectionner un nouvel article autour de Martel, Bussy, et la communauté de Giono au Contadour.

En effet, suite à la parution d'Eugène Martel peint par son ami Simon Bussy, Élisabeth vient de nous apprendre que les deux amis peintres fréquentaient ensemble les paysages et le hameau du Contadour bien en amont de l'installation de la communauté pacifiste qui sera initiée là, en 1935, par l'écrivain de Manosque : en véritables éclaireurs en quelque sorte !
Elle écrit : « Martel et Bussy fréquentaient le Contadour bien avant que Giono et les contadouriens ne l'investissent.

Deux dessins de Bussy, signés " Le Contadour 95 ", peuvent en attester.
L'un représente un berger, l'autre une étude de chèvres. Ce qui n'est pas sans intérêt, puisque l'on sait que Bussy, un peu las de fréquenter les hommes, deviendra, sur le tard, un peintre animalier.»

De son côté, Michèle signale et précise que ce soudain apport inédit l'amène à préparer la correction de son article sur Simon Bussy dans son Giono et les peintres « puisqu'il s'avère, écrit-elle, qu'il a fréquenté le Contadour avec Martel, mais bien avant "le" Contadour... Cela change tout quant à d'éventuelles relations de Bussy avec Giono... relations inexistantes donc, comme je le pensais, puisque je n'avais trouvé aucune référence au peintre chez Giono. Mais je maintiens quand même Bussy dans Giono et les peintres, vu ses liens avec Martel et le Contadour. »

De plus, elle a déniché dans ses archives la photo du portrait de Noémie, l'aïeule Merle, par Simon Bussy. Il faut remarquer que sur ce portrait « la reine de ces terres sauvages » (Giono dixit) est visiblement peinte alors encore assez jeune tandis que sur les photos d'elle, prises du temps de la présence de la communauté au Contadour, on se rend bien compte qu'elle est déjà une femme mûre.
Ce portrait et ces photos confirment donc bien les informations fournies - cependant déjà preuves à l'appui - par Élisabeth que l'on vient de lire ici, un peu plus haut, dans mon deuxième paragraphe.
Du coup, on peut se le demander, le "choix" du Contadour n'aurait-il pas été directement influencé par Martel auprès de Giono au cours d'une conversation ? Car ils se connaissaient depuis 29, date de la parution de Colline ! Ce dernier lui ayant peut-être aussi carrément demandé, le moment venu, de l'aiguiller vers un lieu où camper dans la nature avec toute sa troupe : celle-ci, sans cesse agrandie, s'étant trouvée assez vite à l'étroit à Manosque, encombrant aussi, du coup, Le Paraïs.
Cela, nous ne le saurons probablement jamais avec certitude, de trop nombreuses voix s'étant tues. Au tout début du riche documentaire vidéo Giono et le Contadour Élise Giono témoigne elle-même du pourquoi de la création du Contadour mais n'en précise en rien le comment, pas plus qu'elle ne livre les raisons du choix électif de ce lieu dans la montagne de Lure.

Portrait de Noémie Merle par Simon Bussy tenu par Henri Fluchère

La photographie du portrait de Noémie Merle - entre les mains d'Henri Fluchère - que Michèle a retrouvée dans le remarquable catalogue de l'exposition Giono qui eut lieu à Bruxelles en 1977. Elle fait aussi part de sa notice : Henri Fluchère présentant le portrait de Mme Merle, peint par Simon Bussy vers 1920 (sa date exacte de réalisation serait bonne à connaître). Photographie originale, s.d., 180 mm x 127 mm. Sainte-Tulle, coll. Henri Fluchère.

Je connais bien le lieu de la photo : elle a été prise au pied de l'escalier donnant accès à la maison de mon amie de longue date, Andrée Merle (96 ans aujourd'hui), l'épouse de Lucien Merle, fils de Noémie. Elle a été maire de la commune de Redortiers pendant des décennies - le Contadour n'en étant qu'un hameau, administrativement parlant.
Le fameux moulin de Giono - rustique maison meunière, en réalité - appartient désormais, ce qui, sans doute, n'est au fond que justice, à la famille Merle qui n'en ouvre, c'est vrai, que parcimonieusement la porte au public, le préservant peut-être ainsi - avec quelque réalisme par pur bon sens paysan - du tourisme gionesque aujourd'hui hélas de plus en plus systématiquement inclus dans l'autre, plus généralement de masse.

Moulin

En tout cas, l'une des dernières fois qu'il fut, à ma connaissance, ouvert aux public - bien que des réunions amicales y aient lieu de temps à autre - c'était en juillet 2011, grâce au parfait fonctionnement du sésame que fut, dans le cas, mon amitié inoxydable avec Andrée ; cela à la suite d'une demande formulée par un autre ami, plus récent, Gérard Lebouchet, président de l'association des Ateliers de Gordes.
Claude-Henri Rocquet, Gérard et moi-même, y avions alors évoqué pour un petit groupe de membres cette généreuse atmosphère communautaire des années trente, et donc tour à tour Lucien Jacques, Giono, Campozet, le jeune Magnan, Martel bien entendu.
Excellent lecteur, Claude-Henri avait pris plaisir à choisir - comme à son habitude : avec soin - des textes et des poèmes pacifistes pour en donner bien sûr ensuite lecture tout comme Giono et Lucien avaient eux-mêmes coutume de le faire là-même autrefois dans le pré, ou bien encore au coin du feu.
Comme au temps des rendez-vous de la communauté d'avant-guerre, le fameux moulin - resté jusque-là par ailleurs intact, je vous assure - fit de nouveau ce jour-là salle comble et heureusement, vue la saison, la célèbre cheminée enfumeuse, restée éteinte, donc hors d'état de nuire, n'estuba personne ! Ce qui permit à tout un chacun d'admirer à l'aise et à sa guise l'Arbre de vie et les diverses autres fresques de Lucien Jacques qui, isolées ou en guirlande, courent un peu partout sur les murs.

PS : en ce qui concerne le portrait pour le moins peu amène que Pierre Magnan dresse de Noémie Merle dans son par ailleurs fort admirable Pour saluer Giono, m'est avis que, parce que n'avançant que son propre et unique ressenti de tout jeune bas-alpin - en 37, date à laquelle il monte au Contadour, il n'a que 15 ans - pour finalement l'accabler par son aversion, il aurait dû avoir la sagesse et la discrétion de ne pas publier ces lignes partiales et, semble-t-il,... vengeresses ??? - qui, du coup, lui non plus, ne l'honorent pas. Ce dont tout lecteur assez curieux peut encore facilement juger sur pièce par lui-même.

Alors jeune haute provençale de grand caractère, la future maîtresse femme Noémie Merle a donc cependant pris place dans la prestigieuse galerie de portraits due à la grande sensibilité artistique de Simon Bussy : Gide, Martin du Gard, Paul Valéry. Pour la gent féminine, y figurent, entre autres, les aristocrates Lady Ottoline Morrell et Lady Strachey, toutes deux visibles aujourd'hui en bonne place à la Tate Gallery de Londres quand Noémie-la-paysanne est, elle, restée auprès de ses descendants, en famille.

Lady Ottoline Morrell 1920   Lady Strachey 1905

Lady Ottoline Morrell peinte  en 1920, et Lady Strachey, de 1905.

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 De quoi lire :

Martel et Bussy. Autour de deux portraits de Raoul Martin enfant.

Eugène Martel peint par son ami Simon Bussy.

Texte de Serge sur Eugène Martel.

Un autre témoignage de Serge concernant Eugène Martel.

Une lettre d'Eugène Martel.

Eugène Martel.

Présentation de Serge Fiorio et de sa peinture par Eugène Martel.1942.

Images d'Eugène Martel par son ami Maxime Girieud.

Giono au secours de Martel.

Eugène Martel (1869-1947). Redécouverte d'un peintre moderne.
(Bien que  décédé en 1947, je ne vois pas Martel comme un peintre moderne. S'il est un classique, c'est bien lui.)

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Giono et les peintres, site de Michèle Ducheny.

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Simon Bussy, 1870-1954 | Somogy éditions d'Art

Simon Bussy - Person - National Portrait Gallery

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Un superbe livre très documenté (que je vous recommande vivement) aux éditions C'est-à-dire de Forcalquier. Il s'agit du dernier paru de l'admirable trilogie consacrée par Gérard Lebouchet au village de Gordes.

 

Lebouchet