...des essaims de guêpes aux vitres et pas de vitres.

Jean Giono

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   Ce sont des visiteurs du musée Henri Rousseau de Laval, en Mayenne, qui viennent, par l'intermédiaire d'une amie commune, de fort aimablement m'offrir cette photographie prise il y a peu en découvrant soudain dans la galerie des portraits où il trône - en compagnie de qui, au fait, qui le sait ? - celui de Jean Giono peint par Serge en 1934 à Manosque.
Ce dont je les remercie de tout cœur car, de plus, il est assez rare de trouver une bonne photographie couleur de cette œuvre que pour ma part j'ai toujours autant de plaisir à revoir, ainsi reproduite ; ce qui par voie de conséquence directe m'incite, du coup, à l'évoquer de nouveau ici.
C'est vrai, jamais jusque-là - en dehors de la présence de l'original qui fut pendant des années accroché dans l'atelier - je n'avais autant apprécié à leur juste valeur que sur cette photo-ci les subtiles qualités propres à la lumière ambiante de ce fabuleux portrait.

Portrait de Giono 1934

Huile sur toile, 82x73 cm. 1934.

Je dois dire que jamais, non plus - et cela peut-être parce que depuis le premier jour où je l'ai vu j'en cultive une très haute estime - je n'avais imaginé une seule seconde que la création - « en trois semaines » m'avait assuré Serge - de ce magistral portrait puisse avoir eu lieu ailleurs que dans l'idéal mythique petit bureau à l'étage, juste sous les toits du Paraïs.
Or, en vérité il n'en est rien ! C'est par hasard mais de source sûre que j'ai fortuitement appris dans une conversation qu'en cette année 1934 la maison Giono, arche intime, n'avait pas encore été rehaussée et que ledit fameux bureau de l'écrivain - aujourd'hui devenu ancienne « cabine du pilote » largement ouverte aux visites publiques - n'existait donc pas encore ! 
C'est bel et bien dans l'une des pièces du rez-de-chaussée qu'à l'époque Giono écrivait et donc là qu'eut lieu le "prodige" entre les deux artistes sur demande expresse et péremptoire du futur modèle accueillant spontanément Serge de cette façon on ne peut plus directe dès le premier pied posé au sol à sa descente du train en gare de Manosque : « Maintenant, tu vas aller plus loin, tu vas faire mon portrait ! »
Rien, là, de la tape amicale ou même fraternelle sur l'épaule, plutôt formule coup-de-poing-en-pleine-poire, sur le coup, quoique en profondeur bien sûr secrètement du genre magique pour le peintre dont le talent - parce qu'encore en bouton - n'aspire alors, bien entendu, qu'à croître et à embellir !
Heureusement pour lui et pour nous, pour Giono aussi, que Serge, tout de suite totalement confiant en cette invite impérieuse, s'en saisira aussitôt très volontairement, ayant à cœur d'en relever le défi par une éclatante - parce qu'inventive - victoire sur lui-même, seule authentique garante en la matière, en ce temps-là, de la totale et effective réussite du portrait.
Oui - plus, en le cas, que l'heureuse expression d'une simple bonne idée opportune - quelle belle et haute et même numineuse inspiration reçut là l'écrivain de vouloir provoquer ainsi le talent alors en grande partie inexploité, inédit, potentiel, du tout jeune peintre de vingt-trois ans à peine ; lui permettant par là, "porté" par la fermeté confiante de la demande, de pouvoir se révéler plus complètement à lui-même et aux autres en ouvrant ici tout à fait en grand, au cours de ce travail à Manosque, ses jeunes ailes irisées dans la chaleur exaltante de l'air ambiant du Paraïs et d'y gagner par conséquent tout de suite en degrés d'altitude.

 

Cette œuvre magistrale aurait aujourd'hui bien sa place au Paraïs, en intemporel alter ego de l'écrivain disparu, dans son bureau même par exemple, y accueillant les visiteurs, regard levé de derrière sa table ! Heureusement il n'est jamais trop tard pour que ce genre de chose se réalise : sans doute qu'un jour ce Noé rejoindra son arche (natale !) manosquine, car c'est là sa vraie place, même s'il est tout à fait bien placé à Laval en attendant.

 

PS : Claude-Henri Rocquet raconte avec art et très en détail son initiale rencontre avec Serge, à l'improviste, par l'entremise de ce portrait découvert exposé dans une petite librairie parisienne spécialisée dans le livre ancien où il était ainsi fort discrètement mis en vente.
C'est sur cette évocation suivie, dans la foulée, de la description critique de l'œuvre que C-H Rocquet, inaugure, sur plusieurs pages admirables, son Rêver avec Serge Fiorio. Aussi, pour faire suite à l'article d'aujourd'hui tout en faisant honneur à la mémoire de leur auteur, je me propose de les publier en deux ou trois billets successifs. Et je terminerai par ce que j'ai écrit moi aussi - beaucoup plus court - sur ce même portrait dans Pour saluer Fiorio.

À suivre donc !

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Quelques liens :

Le premier portrait de Giono. 2
Le premier portrait de Giono.3
Le premier portrait de Giono. 4 (suite et fin).
Prix Jean Giono.

Jean Giono et ses cousins Fiorio à Taninges par René Rosnoblet.
Impromptu 8. (Qui est une mise au point ).
Les tribulations du premier Portrait de Giono.
Un de Taninges.
Sur le Deuxième portrait de Giono.1989.
Giono et la peinture.
Portrait d'Aline Giono enfant au lavis d'encre noire.

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Giono et les peintres : excellent site de notre amie Michèle Ducheny.