Ah, jamais je n’aurais pu imaginer trouver pareils trésors sur un tel tas de pierres !

Marie Mauron - dans une lettre à Serge, de retour de Montjustin.

*

   Trio de choix ! Jules Mougin, Jeanne et Serge, rassemblés sur cette photo Coen des années cinquante prise, comme on le voit, dans un Montjustin encore pas mal en ruine !
Jules et Jeanne sont ce jour-là visiblement descendus de leur cher perchoir de Revest-des-Brousses pour rendre visite à leur ami peintre sur le sien. Au fait, comment se sont-ils connus, rencontrés ?  Par Pierre Martel, je crois, à l'occasion des fécondes réunions des débuts d’Alpes de Lumière, sinon alors par Giono dont Jules était un admirateur inconditionnel de l’œuvre puisqu’il disait être venu avec Jeanne en haute Provence « par le plus court chemin » : celui d’Un de Baumugnes !

Jules Mougin, Jeanne et Serge

Les trois tableaux qu’ils contemplent ensemble l’un après l’autre devant la portière grande ouverte de la 4 chevaux Renault du couple seraient-ils vendus ? Je ne le crois pas : certes, Jules et Jeanne sont peut-être en train de faire ou d’affiner leur choix, mais, pensez donc, jamais ils n’auraient acquis trois Fiorio d’un coup ! Quoique, croyez-moi, ce n'en est pas l’envie qui leur manque…

Trois tableaux. En dehors du temps de quelques grandes expositions faites à travers l'Europe, Serge n’en a que rarement eu un plus grand nombre de disponibles chez lui tout au long de sa carrière. Parfois même, à l'occasion, il en rachetait pour en avoir un ou deux de plus à la vente sans pour autant faire sur eux le moindre sou de bénéfice de la moindre surenchère : juste pour faire plaisir, histoire que le passionné de passage à son atelier ait de quoi et qu'ainsi, au cas où - si son cœur s'emballait -, il ne reparte pas bredouille.
Les trois sont peints sur isorel – ça se voit à l’épaisseur du support - et je reconnais par ailleurs, dépassant des deux autres, le jeu de l’enchevêtrement complexe des branches sur le ciel pur et lisse du sobre Cueilleur de champignons. Cueilleur de champignons dont le personnage se trouve être dans une attitude toute proche de celle que Jules adopte pour admirer ici mieux que dans un musée. L'œuvre est datée de 57, ce qui, du coup, donne une idée, quoiqu'approximative, de la date de la photo.

Le cueilleur de champignons (blog)

Huile sur isorel, 55x46 cm, 1957.

Autre chose : sans l’attention et la présence d’esprit de Marcel Coen, sa sensibilité hors norme, que saurions-nous encore aujourd’hui de tout cela ? Comme de tant d’autres moments hors du temps bien qu’extérieurement marqués de leur époque qu’il photographia - ça se voit - toujours de bon cœur ? À Montjustin, ailleurs aussi, par-ci par-là, les albums et les boîtes à photos des uns et des autres recèlent encore pareils trésors !
En celui-ci, se perçoit un silence à la puissance trois, paisible, fort éloquent, en même temps que l'évidence d'une belle familiarité de l'art avec la vie courante tandis que c'est de la ferveur qui se dégage de chacun des personnages au cours de cette confidentielle communion en plein air. Et je me dis que même si nous n’y étions pas, aujourd’hui grâce à Marcel qui hélas - tout comme Jules, Serge et Jeanne - n’est plus, nous y sommes ! Devant nous, accroupi, les bras abandonnés, Jules ne dit rien, contrairement à son habitude qui lui a parfois valu, ici et là, une solide réputation de bavard impénitent ; tout particulièrement auprès de celles et ceux qui, en fait, ne savaient pas l’écouter, ou ne comprenaient rien, pas grand chose, à ce qu’il leur disait ; peut-être à cause de sa façon - très théâtrale, certes, mais pas que - de s’exprimer en fait fort souvent corps et âme, tout entier. Ce qui, n'est-ce pas, n'est pas le langage courant !
À ce propos, je me souviens justement, par exemple frappant, que m’interrogeant à l’improviste sur ma vénération et mon amour de la haute Provence, je lui avais spontanément répondu que j'aimais ce pays « absolument ». Jules s’empara de l'adverbe à peine sorti, encore chaud de ma bouche, encore en vol, et se mit tout de go à le prononcer, pour lui et pour moi, sous toutes les formes, sous toutes les sonorités, toutes les variantes, qui lui venaient et qui m'apparurent sur-le-champ, à mesure, comme étant les multiples facettes d’un unique cristal. Cela, simplement en répétant le mot - je le vois et l'entend encore ! -, doigt levé, à voix haute, tantôt très sérieux ou bien quasi délirant, mimiques de ravissement ou d'extrême gravité comprises ! Absolument prenait ainsi, en direct, à la fois une densité et une vérité pour moi soudain toutes neuves et, je dois le dire, à jamais irradiantes. Alors, depuis, je me tiens donc pour dit qu’à ce moment-là, si Jules ne réinventa pas à proprement parler le mot, il le revisita, en fait, de fond en comble jusqu'à le faire reluire et briller comme un sou neuf !
Aldo, le frère de Serge, était de ceux qui goûtaient sa présence, la désirait même. Aussi, Serge lui faisait toujours part, si possible, de la venue tel jour de Jules à l'atelier. À l'heure dite, il descendait déjà tout heureux de chez lui à sa rencontre ; le voir, l'entendre, le réjouissait tant ! C'était alors comme un moment de théâtre, à part, très personnel, mais bien plus que cela encore : du style pur, je crois pouvoir dire.
Il devait sans aucun doute en être tout aussi couramment ainsi entre les mots et Artaud-le-mômo, me dis-je un peu plus tard, quand la scène poético-chamanique en diable de Jules me revint plusieurs fois avec force et force détails à l'esprit. Je pense encore cela de nouveau aujourd'hui.

Mais cette fois, sur la photo, Jules est des plus calmes, il REGARDE de près, il ÉCOUTE attentivement le tableau qui lui parle. Jeanne, elle, médite debout, la main tendrement sur la joue, n’en revient pas peut-être. Serge est là, absorbé, poings aux hanches, comme s’il s’agissait d’un tout autre artiste dont lui aussi alors découvre et admire avec eux deux trois de ses toutes dernières peintures...

 

*

Quelques liens :

Portrait par Marcel Coen.

Marcel Coen.

Marcel Coen. Une photo souvenir.

Jules Mougin.

Pages d'écriture par Jules Mougin.

Une dédicace du facteur-poète Jules Mougin.

Jules Mougin. Le billet de Gérard Allibert.

Une page de Jules, présentée par Gérard Allibert.

Texte de Bernard Clavel

Préface de Bernard Clavel et aperçu sur Jules Mougin.

Dans les troglodytes de Jules et Jeanne Mougin.