Une photo, finalement, c'est bien peu de chose. Elle ne peut capturer qu'un seul moment sur des millions de la vie d'une personne, ou de la vie d'une maison. Les photos sont la preuve que les choses dont je me rappelle se sont vraiment produites, qu'elles ne sont pas des souvenirs fantômes ou des chimères, des fantasmes. 

Jonathan Coe.

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   Été 1983, nous palabrons gentiment...
Cette fois-ci près du figuier, au pied et à l'ombre de l'agrandissement de la maison d'İda que je viens de réaliser et pour lequel je suis allé me servir sans façon en belles pierres d'angle pour la fenêtre dans les ruines de l'église depuis longtemps déjà à ciel ouvert, tout là-haut sous le clocher.

Il y a mon cher vieux Vagabond, İda Méruz - sœur de Serge -, Marcel Coen et Georgette Guicherd, parfaite inconnue devenue une fidèle amie d'İda qui, avec son mari Achille, l'avait recueillie adolescente, hébergée et nourrie pendant toute la guerre.
Pour nous faire la photo et y figurer lui-même, Marcel a évidemment installé son appareil sur pied et actionné le retardateur. Ce qui pend à son cou est le posemètre dont il vient de se servir pour quantifier précisément la lumière.

Marcel Coen Montjustin 1984Ce jour-là à cette heure - sans doute à la suite du rituel joyeux repas dominical pris en commun -, Serge a déjà dû regagner son cher atelier situé à deux pas, juste en face à l'étage : la fièvre de peindre s'étant, qui sait, tout à coup manifestée plus aiguë encore qu'à l'ordinaire. D'ailleurs, fenêtre ouverte, peut-être l'entend-on déjà, de là, chanter à pleine voix en piémontais, debout, impeccablement droit face à son chevalet comme à plusieurs reprises il a ainsi plu à Marcel de le portraiturer. Mais toutes sortes de visiteurs arrivant aussi bien chez lui à tout moment, il se peut aussi qu'il sacrifie tout simplement à quelqu'une de ces fréquentes visites surprises dont il ne se plaint jamais.

Initié jadis par Lucien Jacques, continué et renforcé dès leur arrivée par les Fiorio, un grand vent d'ouverture, de tolérance et d'amitié, soufflant en permanence sur les mœurs du village, ô combien nombreuses et nombreux ont ainsi pris et partagé - y compris au travail - du bon temps montjustinien avec les uns ou les autres auxquels le premier venu de passage pouvait toujours encore spontanément se joindre et sans façon se lier, y tenir sa place pour une petite heure, un mois ou, pourquoi pas - cela est bel et bien arrivé - pour tout le restant de sa vie !
C'est, je crois, flamme vive, cet esprit hautement rassembleur qui, à la façon d'une certaine étoile, attira jusque de loin, peu à peu, puis fit converger tout au long du vingtième siècle vers la douce colline de Montjustin tant de personnages que la chronique locale tient - telle une grande famille - aujourd'hui constellés pour toujours en son volumen.

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