Quand Serge peignit ce tableau - daté du 4.3.59 - il y avait déjà vingt ans qu'il avait quitté Taninges où il participait chaque année de grand cœur à ce genre de happening collectif avec l'enthousiasme de la jeunesse et tout le plaisir inventif qui était de mise pour les rituelles et populaires fêtes de Carnaval alors emblématiques de ce petit village haut-savoyard.
Il faut remarquer combien son esprit dut en rester imprégné pour pouvoir en imprégner par la suite à son tour, à tel point, celui de sa peinture puisque les Carnavals au village et les Retours de Carnaval à l'heure entre chien et loup en rase campagne par un froid de canard figurent finalement en fort bonne place dans l'éventail de ses thèmes favoris.

Carnaval au village 4Carnaval au pantin et à la borne, huile sur isorel, 65x54 cm, 1959. Photo Pascal Coderay.

La scène qui occupe cette fois le peintre et le devant de la scène, au tout premier plan du tableau, est celle, traditionnelle, où les nouveaux mariés immortalisent leur union par les soins du photographe local qui officie à sa façon après monsieur le maire et aussi - c'est selon - après monsieur le curé. Séance hilarante où le côté cérémonie de l'événement est, sans pitié aucune, drôlement tourné en dérision ! Le marié ayant, de plus, pour cela dans sa dégaine, des airs de famille marqués avec Charlot lui-même ! Qui sait, sans blague, un Charlot déguisé en marié ? Peut-être ! Ne serait-il pas, en effet, le prototype de tous les Charlot que Serge aimera faire quasi immanquablement figurer - pour rendre ainsi hommage à Chaplin - alors sous ses vrais atours et dotés de ses attributs caractéristiques, perdu dans la foule, déambulant, rêveur, une fleur de pâquerette aux lèvres ou mis carrément en avant dans ses Carnavals successifs ?
Loufoque, burlesque, et cependant bon enfant, ornée de toutes parts de détails humoristiques, cette heureuse séquence (réminiscence, invention ou réinvention du peintre ?) est l'une parmi tant d'autres, différentes entre elles, mais peintes également de la même exquise manière. Carnaval, l'on s'en doute, n'étant d'aucune façon avare en situations de ce genre dans le souvenir et l'imagination fertile de qui pareilles mises en scène font si intimement partie du vécu le plus cher.

Changée en personnage à part entière sous un pinceau en verve, la borne kilométrique en devient elle-même - sauf pour le petit chien qui lui s'en sert comme à son habitude instinctive - sacrément facétieuse ! Facéties donc, dont le peintre par là redouble.
C'est qu'en ces jours-là, et comme par enchantement, ou par contagion, tout participe aux détournements et aux revirements, aux réemplois, aux doublages, aux déguisements, de toutes natures tandis que s'opère ainsi, sous l'heureuse forme d'une fête populaire, une purge salutaire, cathartique, des affects relationnels : cure régénérante de l'ensemble de la communauté villageoise à travers celle, thérapeutique, de chacun des participants. On le sait, Carnaval est connu partout de par le monde pour être un des meilleurs médecins !

Il est à remarquer, car cela est rarissime, que ce spécimen de Carnaval a été peint sans neige, pas le moindre flocon gisant sur le sol ni nulle part ailleurs pour au moins rappeler la saison. Neige, qui d'habitude, sert pourtant à la fois si bien de décor et de scène idéale en faisant ressortir au maximum de leur puissance les couleurs et les formes en leur servant partout d'écran ad hoc les valorisant. Serge a préféré prendre ici parti de confronter l'originalité des couleurs, bien individualisables, de sa période ocre avec un sol uni, uniforme, les laissant chanter entre elles autour de quelques noirs disséminés ici et là en points d'orgue. Et puis, la neige, la maîtrisait-il déjà en 59 ? Je ne le crois pas.

Toutes les fenêtres donnant sur cette place imaginée en forme de fer à cheval sont bondées de monde, changées en loges de théâtre tout en participant, du coup, à juste titre au décor ; tandis que le personnage-pantin-mascotte et souffre-douleur du pauvre Caramentran visiblement lancé en l'air au-dessus des têtes de tous et pourtant littéralement berné et démuni, subit le sort qui est le sien : vrai chemin de croix jusqu'au supplice final, par les flammes !
C'est dans une signification réduite aux rapports hommes-femmes que Goya, lui aussi, peignit son Pelele que quatre donzelles hilares s'amusent visiblement beaucoup à faire aussi sauter en l'air à l'aide d'un drap.

 

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        Autre théâtre, de la part de notre ami Pierre Pessemesse :

 

                          LO FAUST PROVENÇAU

                         Comédie satirique contemporaine

                                     de  PIERRE PESSEMESSE         

       amé la collaboracion intemporalo -unzeitmessig-de Goethe

                   JEUDI 18 JANVIER 2018  à LA SALLE DES FÊTESd'APTà 15 HEURES  30            

                   PERSONATGES

LO DOCTOR FAUST, sabent                                    ROBERT EYMONY

MEFISTOFELES, diable                                            PIERRE PESSEMESSE

MISE FIÒLI, beata                                                      LULU FERAU

MISE TARTIFLETA, feminista classica                    NANCY

NANETA LA CABRETA, feminista up to date          MARTINE VAILLANT

MISE JALOSETA, gelosa                                           BERNADETTE CHERTIE

TRABADJA la mouquèra                                           PIERRETTE CHAUDRON

 

 La scena representa lo gabinet de trabalh dau doctor Faust, tot plen de teraninhas, de libres , de cornudas e d'ordinators, ambe un parèu d'afichas de pin up

Inspiré de l'œuvre de Goethe, cette transposition commence comme dans la pièce originale par le monologue du vieux Faust suivi de la rencontre avec le diabolique Mèphisto, c'est-à-dire que de nombreux vers célébres Outre-Rhin ont été traduits en lengo nostro. Mais la trame est toute différente. Dans cette version, Faust vieillard arrivé au sommet de sa gloire d'homme de science se lamente d'avoir mené une vie monastique et de ne pas avoir connu de femmes. Maintenant voilà que lui prend l'envie irrépréssible de vivre l'existence banale d'un homme marié, père de famille, comme tous les êtres humains qui ne font pas partie des êtres d'exception vivant dans les hautes sphères de la science et de la mètaphysique. Méphisto apparaît soudain accompagné de coups de tonnerre et lui propose contre la signature d'un parchemin l'engageant à remettre son âme au diable, d'aller au devant de ses désirs, de le rajeunir et de lui faciliter la rencontre de créatures de l'autre sexe afin de choisir celle avec qui il pourrait refaire sa vie.  Mais Faust, avant de signer, voudrait pouvoir juger sur pièces et avoir un entretien avec la gent féminine qu'il a superbement ignorée pendant sa longue eixistence.  Méphisto est embarrassé et demande conseil à son maître Satanas. Oui, il pourra les voir. Mais pour éviter les coups de sang et la lubricité,  le diable lui montrera des femmes aussi vieilles que lui. Il pourra faire son choix. Et s'il signe le parchemin diabolique, celles ci se trouveront instantanément rajeunies, comme lui, et il pourra en choisir une. Cinq créatures vont se succéder sur scène : une, tout impregnée de religion catholique qui n'a jamais eu d'enfants, l'autre féministe jusqu'au bout des ongles qui a refusé d'avoir les garçons que la nature lui offrait, ne voulait que des filles et a fini par vivre sans hommes et devenir homosexuelle. Faust va la chasser violemment de son domicile. Surgit alors une autre féministe qui nous transporte au cœur de l'actualité et qui met en pratique le mot d'ordre recommandé  par la ministresse des droits de la femme : « Balance ton porc ». La quatrième qui rend visite à Faust est une femme jalouse, qui, le pistolet à la main, recherche l'hypothétique maîtresse de son mari pour lui faire la peau. Quant à la cinquième, elle est mahométane et malgrè son mariage et ses onze enfants, elle est tombée dans le jihad et quitte sa ceinture d'explosifs pour faire la quatrième prière de la journée. Faust la renverra, elle aussi. La pièce se termine sur une lamentation philosophique de Faust qui devant cet échantillon de femmes , prèfère renoncer au rajeunissement et à la vie conjugale et se perdre dans une double réflexion  sur l'âme et le corps et sur le mystère de l'altérité féminine. Et de choisir la mort comme tous les humains volens nolens de bon grè ou non, ce qui dèbouche sur l'anéantissement du seul monde qui existe : le sien. Mais quand même, faisons en sorte que ce finimonde ne soit pas en même temps celui de nos descendants.